Mardi 31 juillet 2007

De retour du festival créole de Menton, Rodolf Etienne, écrivain-journaliste, coordinateur Caraïbe de l’organisation internationale des peuples créoles, a tenu à nous présenter quelques-unes de ses conclusions concernant la notion de pan-créolité. Selon lui, l’une des nouvelles identités à conquérir pour les peuples créoles du monde. Rencontre !

M.A-Lo : Le premier festival créole de Menton qui s’est déroulé du 19 au 22 juillet dernier vous a conforté dans votre réflexion d’une identité pan-créole à conquérir ? Avant de considérer ces conclusions, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la pan-créolité ?

Rodolf Etienne : La pan-créolité ou identité créole internationale est une façon nouvelle de se concevoir en tant que créole. Le terme étant accepté en dehors de toutes les contradictions qu’il sous-entend, il s’agit, à proprement parler, de se « projeter » dans une relation globalisante, multilatérale qui tiendrait compte de nos différentes composantes identitaires créoles. En clair, en tant que créole, je peux me projeter haïtien, guadeloupéen, mauricien, seychellois, dominicais, sainte-lucien, etc. Les peuples créoles du monde ont le devoir de s’ouvrir à cette identité multiple qui est profondément nôtre et qui nous réunit, au-delà des frontières géographiques, des limites politiques, sociales ou culturelles quand elles existent. Ainsi, l’identité créole est perçue comme une somme, une totalité qui renforce l’individu et la collectivité créole, en amalgamant les différences et en découvrant des zones nouvelles d’identification, en réaffirmant des liens ténus et historiques.

M.A-Lo : Quels sont les différents aspects de cette identité pan-créole ?

RE : Je pense qu’il y a deux approches à mettre en parallèle et qui se renforcent mutuellement à mesure qu’on les découvre. D’une part, l’approche théorique, qui est aussi celle des premiers penseurs de la pan-créolité. Cette approche vise à identifier et uniformiser la culture créole, mettant en relation ses composantes diverses. Fondements idéologiques donc. D’autre part, la rencontre personnelle avec les autres cultures créoles, qui offre de facto des repères précis de cette communauté. Néanmoins, au-delà de ces deux perceptions, il y a, de mon point de vue, une portée historique de la pan-créolité qui dépasse la théorisation et la pratique. De ce point de vue, la pan-créolité s’établit comme une des bases fondamentales, intrinsèques de la créolité. Malgré l’éclatement, la genèse structurelle des identités créoles est identique : la colonisation, l’esclavage, la libération, les apports culturels européens, africains, indiens et pour certaines les luttes d’indépendance. En considérant deux moments historiques, on comprend qu’il y a eu d’abord à l’œuvre la force de l’éclatement, de l’explosion, du déchirement, de l’arrachement des ces différentes cultures, identités et communautés. Aujourd’hui, on assiste à l’effet inverse : au rapprochement, à la réunion, aux retrouvailles de ces composantes. La matrice portait en elle les germes de ce rapprochement, de ce retour vers l’Un de l’origine. Et cette donnée se transmet invariablement aux générations successives. La pan-créolité, cœur ou âme de la créolité, rend ainsi compte d’une force inéluctable, une trajectoire centrifuge qui voudrait à nouveau réunir des hommes et des cultures éclatées. La pan-créolité interpelle donc chaque individu créole.

M.A-Lo : Vous parlez de fondations historiques, de notions intellectuelles, mais comment vivre au quotidien l’identité pan-créole ?

RE : C’est vrai que des exemples concrets seraient plus explicites. La langue créole représente certainement l’un des traits spécifiques les plus emblématiques de la pan-créolité. On pourrait d’ailleurs la considérer de manière symbolique : en dehors de quelques différences sémantiques, syntaxiques et graphiques, cette langue est pratiquée par environ 20 millions de personnes réparties sur tout le globe (Océan Indien, Bassin Caribéen et diasporas). S’il existe une unité de la langue (s’exprimant en créole des mauriciens peuvent être compris par des haïtiens, des martiniquais par des guadeloupéens…), on observe également des divergences linguistiques plus ou moins marquées. La pan-créolité trouve là tout son sens, imprégnée qu’elle est tout autant par l’unité et la diversité. A côté de la langue, on pourrait citer la musique, la cuisine, les danses, plus loin encore l’éthique, les mœurs, etc… Savez-vous que le quadrille tel qu’il est dansé à la Martinique, se retrouve à l’île Maurice ? Savez-vous que la mythologie (les diablesses, les manmans dlo, le cheval trois pattes, etc) se retrouve dans quasiment toutes les cultures créoles ? Savez-vous que les contes, les proverbes, les titims, tout cet univers, lieu fondamental de l’identité créole, se retrouve aussi bien dans la Caraïbe que dans l’Océan Indien. Bien assimilé, toutes ces expressions démontrent l’existence d’un imaginaire pan-créole, qui se caractérise par une unité, paradoxalement liée à la différence. Au quotidien, il s’agit d’accepter la confrontation avec les autres cultures créoles. Là, tout est question d’intérêts. Tel individu privilégiera telle rencontre, tel autre une autre. Mais, l’acceptation de cette confrontation, de la rencontre avec l’autre créole me semble le premier pas à consentir pour une évolution claire de la pan-créolité.

M.A-Lo : Au-delà du constat des points communs, y a-t-il une volonté affirmée de former une véritable communauté créole ?


R.E : Cette question est très intéressante parce qu’elle nous inscrit de fait dans une perspective, une projection. Et ça, c’est très important. J’ai dit que la pan-créolité était un développement naturel de la créolité. Mieux, une de ses valeurs fondamentales et invariables. Il est, par conséquent, évident que le rapprochement des cultures créoles se fera. C’est de l’ordre de l’enjeu historique, de la marche en avant, du destin des peuples créoles. Plus concrètement, cette dynamique de la rencontre est de plus en plus présente au sein des communautés créoles. Le festival créole de Menton en est un exemple parmi d’autres. Aujourd’hui, il est difficile d’organiser une rencontre créole sans mettre en relation les différentes identités créoles du monde. C’est pourquoi à Menton, il y avait des Mauriciens, des Guadeloupéens, des Martiniquais et de la musique, de la danse, de la cuisine, de la littérature de ces différentes communautés. La créolité aujourd’hui rejoint la pan-créolité. La dernière apparaît comme le prolongement évident de la première. Oui, cette volonté de la rencontre est de plus en plus affirmée et cette communauté créole unifiée est en train de devenir une réalité. Aujourd’hui, les moyens modernes de communications et de transports facilitent évidemment les échanges, les rencontres, les approches multi-culturelles. Il faut aussi reconnaître que chaque communauté créole a, durant ces trente dernières années fait progresser sa créolité de telle sorte que de nos jours les rapprochements sont plus simples à concevoir. Le temps de l’enfermement, de la recherche sur soi est révolu. Sur tous les points du globe : dans la Caraïbe (Music Kréyol Festival de la Dominique, Festival Créole de Marie-Galante, etc) aussi bien que dans l’Océan Indien (Festival Kréyol de Maurice) ou au sein de la diaspora (Montréal, Sydney, Londres, etc), la communauté créole se rencontre de plus en plus.

M.A-Lo : Hors de toutes considérations intellectuelles, où en est l’idée de la pan-créolité au sein des différentes communautés créoles ?


R.E : Là, au corps défendant des différentes communautés, on doit reconnaître que les choses ne sont pas homogènes. Certaines communautés sont plus engagées que d’autres dans la dynamique pan-créole. Et si les Seychellois par exemple sont très en avant en matière de diversité créole, on doit reconnaître que les Guadeloupéens font là figure de reléguables. Certaines communautés créoles, tout au moins à travers l’expression de leurs élites, estiment avoir encore beaucoup à faire au niveau régional, avant de s’inscrire dans des rapports élargis au sein de la communauté créole. Il y a évidemment des difficultés d’ordre technique à prendre en compte pour d’autres. Certaines créolités sont plus accessibles, plus ouvertes au monde que d’autres. Haïti, par exemple, avec 7 millions de créolophones à elle seule, n’est pourtant pas à la proue de l’engagement pan-créole, pour les problèmes politiques et économiques qu’on lui connaît. Il faut aussi considérer le rayonnement de certains théoriciens ou techniciens de la culture créole qui rejaillit sur leurs communautés propres ou éclatées. Raphaël Confiant, par exemple, en littérature, rayonne sur tout le monde créole, offrant par la-même à la culture créole de la Martinique et plus généralement de la région Caraïbe une zone d’influence indéniable. Sur un plan purement politique, certaines régions créoles ont réussi ce que d’autres n’ont pas réussi. L’émancipation par rapport à la Métropole par exemple. Il y a des régions créoles indépendantes, d’autres pas. Ce qui modifie conséquemment le rapport à la culture créole. Chez certains, la culture créole, la créolité a acquis une prédominance qui lui permet de rayonner plus largement, parfois sur toute une zone géographique. Aux Seychelles, par exemple, en inscrivant le créole comme langue nationale, le gouvernement post-indépendantiste lui a offert une ouverture non négligeable. Il faut également considérer l’impact des diasporas, malgré leur hétérogénéité : les Haïtiens au Canada ou aux Etats-Unis, les Mauriciens, Réunionnais et Seychellois en Australie, les Martiniquais, Guadeloupéens, Réunionnais, Mauriciens en France, etc… L’identité pan-créole n’est pas une donnée homogène aujourd’hui, au sein des différentes communautés créoles du monde. Pourtant, au niveau d’une élite la réflexion est au centre des préoccupations. Mais, je crois que l’optimisme est de rigueur. L’idée fait son chemin et conquiert de l’espace au fil du temps. C’est l’essentiel, la pan-créolité est une force en mouvement.

M.A-Lo : Quelle est donc la portée de cette pensée pan-créole pour nos différentes communautés ? Et ces conclusions ?


R.E : J’estime, et l’idée se renforce à mesure des rencontres, que cette identité pan-créole représente vraiment pour nous peuples créoles un nouvel horizon. Il y a eu Césaire et la Négritude, Glissant et l’Antillanité, Confiant et la créolité. Chaque génération a besoin de son rêve, de son utopie fondatrice. La pan-créolité pourrait être un nouveau rêve. A côtés de nos apports culturels reconnus jusqu’alors : amérindienne, européenne, française, africaine, indienne (chinoise et arabo-berbère si nous poussons plus loin, bien qu’aujourd’hui, ces identités n’aient pas encore atteint un niveau d’intégration suffisant), l’identité pan-créole est un fondement invariant qui nous ouvre les portes d’une autre monde. Nous sommes le peuple de la rencontre, du métissage de l’aller-venir vers l’un et l’autre et cette identité pan-créole en est selon moi le symbole le plus fort. Il y a dans cette affirmation toute une problématique qui représente un large espace de réflexion pour l’élaboration et l’affirmation de notre identité, de notre Raison en tant que peuple. L’éloge de la créolité répondait à une étape de notre identification, la pan-créolité, dont il faudrait également envisager l’éloge, représente une autre étape de cette affirmation identitaire. Nous sommes un peuple jeune, en formation et nous ne pouvons nous permettre de négliger aucun aspect de notre identité, à plus forte raison si elle nous lie à l’universel du monde, à l’international du monde. Créoles, nous le sommes internationalement. C’est une évidence et c’est là une force pour chacun de nous. En tant que créole, je suis Haïtien, Rodriguais, Sainte-Lucien, Dominicais, Seychellois, Mauricien, etc… C’est extraordinaire !

Interview réalisée par Marjory Adenet-Louvet.

Photo 3 : Les festivals créoles sont des moments de rencontre privilégiés.

Photo 2 : « En tant que coordinateur Caraïbe de l’Organisation Internationale des Peuples Créoles, je me considère comme un militant engagé de la cause pan-créole. »

Photo 1 : La ville de Menton accueillait du 19 au 22 juillet 2007 son premier festival créole.
par zephyrin
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Jeudi 19 juillet 2007
Empêtré dans nous-même, dans ce que le temps nous a construit, dans nos habitudes que nous pensions immuables, dans nos gestes qui s’apparentent à un rituel, nous nous figeons progressivement dans un être qui au final devient nous.

Les rencontres s’effectuent au gré des aléas, du destin ou encore du hasard, si tenté que le hasard soit une donnée pertinente pour l’être que nous sommes. Elles nous transforment, si peu, un peu tout de même, mais en général elles nous transforment. De toutes ces rencontres, l’être figé que le temps a édifié se déraidit, la statue s’ébranle comme le Pygmalion à qui fut insufflé le souffle de vie et nous nous animons de nouvelles ardeurs, de nouvelles envies, de nouvelles folies.

Les choix que nous avons faits, se remettent en cause, non pas qu’ils fussent mauvais en leur temps ou maintenant, ils ne sont simplement plus à propos. Des contraintes que nous avons toujours refusé d’assumer, des positions que nous tenions dur comme fer, nous acceptons de les revoir et nous assumons dorénavant.

Des lieux que nous ne voyons plus, des gens que nous ne regardons plus, des plaisirs que nous avons mis sous notre coude, des talents qui ne furent jamais exploités, des chemins jamais explorés, nous sentons soudainement l’envie, de faire, de découvrir, de parcourir, d’entreprendre. L’envie renaît, l’envie taraude chaque fibre de nôtre être et cette envie vient de l’autre.

Une parole, jamais un ordre, une suggestion, une phrase chuchotée en s'excusant et nous nous mettons à courir alors que marcher est pour nous une souffrance. Nous sourions et rions alors que dans notre vie rien ne s’y prêtre, et tous ces changements se profilent à grande vitesse en nous et nous modifient.

Est-ce la pensée de l’autre qui s’affaire en nous et donne l’impulsion à nos élans, à ce renouveau qui s’esquisse en nous ?

Sommes nous dans la représentation narcissique de nous-même ? Nous ne le pensons pas, car ce qui se produit en nous, se produit irrémédiablement dans l’autre. Nous Nous transformons à nos contacts, nous changeons à nos touchers et nous recréons un nouvel être, devenons un nouvel homme, une nouvelle femme.

Elle ne se voyait pas ainsi, désormais elle se trouve dans notre regard. Nous ne nous voyons pas ainsi, désormais nous nous cherchons dans son regard.

C’est une magie qui naît, une alchimie qui s’opère, celle de l’envie d’être. Nous n’osons dire que c’est l’amour le transformateur de l’être, mais un sentiment approchant ayant la faculté de nous rendre, autre, différent, enchanté, un temps, un laps de temps, la fugacité de l’instant ou toute une vie.

C’est un sentiment qui nous ouvre à nos potentialités, et grandit le besoin de l’autre, qui même absent est présent, accompagne nos gestes et nos pensées.

Evariste Zephyrin

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Jeudi 19 juillet 2007
À Baltimore dans l’Ėtat du Maryland, au mois de juillet, le temps d’un week-end, se tient un festival culturel qui draine bons nombres de locaux et de visiteurs qui s’amassent le long de la Mount Royal Avenue (fermée à la circulation pour l’occasion). Cette année le festival s’est tenu du 21 au 23 juillet.

Artscape est le festival estival favori de la région. Le nombre de participants qui vient grossir les rangs chaque année ne cesse de croître et se décompte en plusieurs centaines de milliers. Cet évènement est très attendu, et pour cause, il est entièrement gratuit. Mais ne vous y trompez pas, la qualité n’est pas négligée, et la palette culturelle offerte dépassera toutes vos attentes, tant la diversité est au rendez-vous. Pour ainsi dire, le nom Artscape n’a pas de signification propre en anglais. Je serais tentée de dire qu’il y a jeu de mot composé à partir de escape signifiant “s’échapper” et du mot Art, car Artscape est une véritable célébration des Arts, tous les Arts ou ses formes (120 d’après l’organisation) qui s’étendent de la musique à la danse en passant par le cinéma, le théâtre, la cuisine, la mode, la sculpture, la peinture, le chant…etc. La musique est sans conteste, l’un des pôles d’attraction, pour lequel quatre scènes de concert sont montées en extérieur, pour accueillir des artistes aussi bien régionaux, nationaux qu’internationaux. Durant 3 jours, les mélomanes devraient trouver matière à satisfaire leur attente, entre une scène Soul, une scène R&B, Jazz, Blues, Funk, Rock, Funk, Ska, Reggae, Latin, Country, ….sans oublier l’Orchestre Symphonique de Baltimore d’excellence internationale !

Ce festival connaît un succès retentissant, car bien qu'en étant gratuit, les différentes scènes musicales ont vu évoluer des artistes de renoms, tels que Ray Charles (2001), Boys II Men (2003), Isaac Hayes (2004), Shaggy (2005), …etc... Cette année Common (artiste Hip-Hop) ou encore Goapele (Néo-Soul) étaient présents. Le public qui s'y rend est composite. Qui de Noirs ou de Blancs ou autres, chacun cherche à assouvir ses passions. Le temps que je m’arrête à un concert de rock alternative, je me fais happer par une foule en délire, presque qu’exclusivement blanche, tandis qu’à l’autre bout de l’avenue une marrée humaine noire (sans mauvais jeu de mot !) se bouscule pour écouter les vibes de Goapele. J’étais venue presque exclusivement pour elle, mais j’y ai renoncé, la foule est trop compacte, et me suis rabattue sur une longue visite des stands également diversifiés entre littérature, peinture et artisanat d’art. Tout est à vendre si on adhère au principe que “l’Art n’a pas de prix. ”, bien entendu !

Il est quasi impossible de faire le tour du festival dans sa totalité. Le succès était au rendez-vous, malgré un épisode pluvieux. Cette année, j'ai quand même pu savourer un poulet boucané acheté dans une paillote tenue par des Saintes-Luciens. Il en avait le goût et c'est déjà cela.

Pour ma part, je ne peux que juger positivement un évènement de cette valeur. De part sa gratuité, il aura eu de plus pour effet collatéral, de brasser des groupes de populations qui normalement ne rentrent pas ou peu en contact dans le système socio-économique de ce pays !

Cette année Artscape fêtait sa 25 eme édition, cet évènement populaire me semble être une tradition depuis 1982, date de sa création. Le RDV est donc pris pour le 20-22 juillet 2007.

Coco B.


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Jeudi 19 juillet 2007
Lauricisque est le nom pompeux donné par la municipalité alors communisque, peut-être en souvenir de la francisque et du marteau, à ce quartier populeux anciennement appelé simplement Loricis. Le nom proviendrait de 'l'eau ici' dit-on, d'une source aujourd'hui disparue. C'est un très ancien ferblanc-ville en ras de mer de Pointe-à-Pitre dont il est resté un noyau dur de cases traditionnelles vétustées ou reparées et de chantiers de réparation de canots de pêche bordés d'amandiers, après le remplacement de la plus grande partie par des HLM dont les deux fameuses Tours Gabarre à 19 étages. Sinistres building-taudis aujourd'hui devenus, dont l'implosion annoncée devrait avoir lieu au cours de la prochaine décennie de rénovation urbaine...

Le petit port de pêche de Lauricisque où l'eau de mer stagne puamment hélas - comme dans toutes ces marinas où l'homme a fait main basse sur un frais bord de mer vivant - procure du poisson frais aux habitants et au célèbre restaurant "Aka Man Dolmare". Le court-bouillon bien tassé de la dame et de ses commères bien gentille-aise, avec racines, banane jaune ou riz-pois rouges attire chaque midi depuis des décennies autant l'employé de banque que le touriste qui l'arrose de limonade ordinaire et de vin rouge pas cher avec cubes de glace faisant bruitage.

Le cadre est bien aéré, bâtisse créole simplissime sous la tôle dont l'attrait ne se dément pas...

J.S. Sahaï.


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Jeudi 19 juillet 2007
Vu du ciel une ligne noire louvoie dans la cité, serpente à travers les bâtiments et les trois marchés de la ville. Elle court entre les maisons, les magasins puis s'ébranche dans d'innombrables directions, tout en se ramifiant en des points de rencontres multiples. Elle poursuit sa course vers les mornes, contourne les hauteurs, puis dévale les ravines, avant de se perdre dans la campagne.

Vu du ciel, la ligne noire longe la côte morcelée, la ceinture et la parcourt, offrant à l’oeil la vision d'une mer toujours bleue, pour celui ou celle qui prend le temps de regarder les horizons qui le renvoie au-delà des ailleurs connus . Cette ligne noire se multiplie, se démultiplie à foison pour former un dédale où chacune de ses ramifications incarne une force mystérieuse, véhiculant des images forces et évoquant dans l'imaginaire collectif la relation suspecte que l'homme entretient avec elle.

Ses principales composantes sont femelles, elles sont de nature à nous égarer, illusionner ou tromper une vie pesante, en permettant l’évasion vers d'autres espaces, vers d'autres étendues, vers d’autres hommes.

Dans sa symbolique féminine, elle se confond dans l'inconscient des Nègres, avec cette femme qui les égare dans son amour, en les illusionnant par sa présence, puis les perd dans ses bras tout en les dévoyant dans le vice d'une étreinte. Que nous autres, les hommes, remercions en la rudoyant chaque jour un peu plus, comme si nous martelons la chaussée sous nos pieds, afin d’extraire le pêché originel ou supposé que la femme porte en elle. Ainsi s'établit la relation avec l'entité formelle et la pensée informelle de nous autres.

Des milliers d'hommes ont construit ce labyrinthe au cours du temps, pour y édifier la cité, des centaines d’hommes continuent à étendre son emprise, qui telle une pieuvre déroule ses tentacules autour de sa proie, elle semble être sans fin, sans limite, il en faut toujours plus… Elle ne raconte pas son histoire, elle la contient comme dans les lignes de la main. Elle n'a pas besoin d'écrire son passé, car il nous appartient de le faire. Sur ce fond invariablement neutre, sauf quand la nuit tombe, une ligne noire délivre le message de la vie, c’est un mouvement, une trajectoire, un lieu à atteindre, une rencontre, une aventure. Et sur ce fond invariablement neutre, même quand la nuit tombe, une ligne noire délivre la dépêche de la mort, c’est une finalité, une fin de vie, elle conduit à la dernière demeure, met fin à l’aventure.

Quelle soit pierreuse, fusse-t-elle nébuleuse ou rocailleuse, elle conserve l'empreinte du passé, dispensant par là même, le message de notre histoire. Elle raconte les pillages qui s'y étaient déroulés, les exodes et les arrivées tragiques qui sont restés figés dans son tracé, jusqu'à la mémoire de nous autres la restitue. Elle fut la complice, le moyen, l'instrument qui permit la domination de cette terre rétive, le lien entre l'habitation et le port, elle fut le chemin que parcouru des milliers d'esclaves déracinés et le cimetière de leurs espérances.

Elle fut haïe par les générations successives, maudite par les Nègres qui pour s'en affranchir créèrent les traces. Elle n'avait d'utilité que pour les maîtres et qui à chaque ligature d'années ne cessait d'étendre son emprise afin d'épreindre la terre qui refusait de se soumettre à leur volonté.

Elle recèle magie, quelque chose de maléfique émane d'elle, étant perçue comme un lieu de danger dès que le soir tombe, un lieu où les morts ayant commis des actes inexpiables rôdent tels des larves en quête d'âmes à perturber. Soucougnans et volans apparaissent aux humains sous la forme de chiens fumant une cigarette, d'hommes sans tête qui traînent une chaîne de fer accrochée à leurs pieds, de cercueils posés au milieu du carrefour se déplaçant tout seul et dont la vue plonge la malheureuse victime dans une peur sans nom.

Dans sa physionomie masculine, elle est chargée de mystères, de terreur elle devient le symbole de l'égarement des hommes et de l'esprit.

Et à midi la diablesse se promène sur la grande route …

Elle reste le témoin privilégié de la vie des hommes, elle renferme toutes les histoires, celle des amours cachées se déroulant dans les charmilles, des baisers volés sur le perron des maisons, des mains accortes se promenant sur les seins avenants de jolies demoiselles à l'entrée des vestibules. Elle est la spectatrice des amours cessants, celle qui accueille les valises voltigées sur les trottoirs et la contemplatrice passive des idylles naissantes où les amoureux enlacés flânent le long de ses promenades. Elle se fait la voyeuse indulgente des forfanteries de l’homme, qui à la nuit tombée, guette la femme dans les venelles sombres, et parfois en « core » une sur un mur, lui plantant sa masculinité en plein milieu de sa féminité.

Elle se fait parfois, l’observatrice muette des querelles et des chamailleries, des scandales et des esclandres d'une foule grouillante multicolore déambulant le long de ses avenues. Dès fois, elle accueille sur le bitume le corps sans vie d'un homme dont le fil du coeur s'est dépendu et qui dans la circonstance rend son âme à Dieu.

Elle est, restait et restera le réceptacle de vie de tous ceux qui la traversent, de tous ceux qui empruntent ses rocades, ses avenues, ses boulevards, de tous ceux qui piétinent ses pavés, que ce furent les chevaux, les carrosses, les cabrouets, les voitures et les hommes, elle emmagasine tous les souvenirs et à chaque croisements anodins, des milliers d'histoires, des centaines de drames s'agitent comme les flammes d'un brasier rougeoyant, impalpable, immatériel, hors de nos chétives visions.

Elle recèle l'histoire des hommes dont le coeur endurci ne s'est pas attendri avec ces siècles qui se déroulent comme un tapis d'étoiles. Elle s’imprègne de toutes les émotions, les sentiments, les peurs, les craintes, la jalousie, la rancune, l’amertume, l’égoïsme, toutes ces choses embusquées dans le coeur de l’homme, rangées par ordre de destruction croissant depuis le commencement des temps, et qui sans cesse, s'exhume dans une humanité nouvelle en consumant ses stigmates dans les brasiers de l'oubliance.

L’homme n’apprend rien !


Mardaye Tony


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par zephyrin publié dans : negmawon
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