Samedi 1 octobre 2005
Les 60 ans de l’Institut français d’Haïti en lettres capitales (par Dominique Batraville)

«L’Institut français d’Haïti (IFH) fêtera le 7 décembre ses 60 ans », a affirmé en substance le 29 septembre Michel Igout, conseiller culturel de l’ambassade de France.

Il intervenait lors d’un point de presse, tenu au siège principal de ce centre culturel, situé à la rue Lamartinière (Port-au-Prince).

Depuis quelques mois déjà, les activités des 60 ans de l’IFH ont été lancées. Conférences, concerts, spectacles de danse, représentations théâtrales, projections cinématographiques ont mis les amis de l’institut dans l’ambiance de ce soixantième anniversaire. Le chanteur haïtien Beethova Obas, le jazzman antillais Mario Canonge et l’écrivain franco-haïtien René Depestre ont retenu - lors de leur dernier passage en Haïti - l’attention de plusieurs centaines de spectateurs, assoiffés de bonnes soirées culturelles.

Michel Igout, historien de formation, a rappelé le contexte dans lequel l’IFH, a été créé : « La dernière visite que je vais signaler c’est celle du mois de mars 1945. C’est la visite fondatrice du docteur Pasteur Valérie Landeau, petit-fils de Louis Pasteur, membre de l’Académie française, envoyé par de Gaulle. Le Général lui a dit : « Vous partez à Port-au-Prince, Vous emmenez des scientifiques, vous emmenez des spécialistes en théologie, vous emmenez des spécialistes de sciences humaines, vous emmenez des philosophes, des mathématiciens et vous allez voir comment nous pourrons aider nos amis haïtiens qui ont toujours été en contact avec nous pendant la guerre…»

M. Igout a ajouté « Et donc Pasteur Valérie Landeau, muni de cette mission de Gaulle, débarque en mars 1945 à Port-au-Prince et il dit aux Port-au-Princiens : « Je viens pour préparer un accord culturel que le général de Gaulle souhaite nourrir avec notre pays ». C’est à partir de cet accord que Pasteur Valérie Landeau arrive en mars 1945, il rentre à Paris une semaine plus tard et en septembre1945 sortira le fameux accord qui a été signé le 24 Septembre. Et puis, le 7 Décembre, trois mois plus tard, l’Institut français d’Haïti avait pris naissance ». Ainsi, Pierre Mabille, médecin français avait pris la direction de l’IFH pendant trois mois assez intenses, puisque liés à la venue du poète surréaliste français André Breton, accompagné du célèbre peintre cubain Wilfredo Lam.

L’Institut français d’Haïti constitue le lieu de passage des grandes innovations littéraires, artistiques et cinématographiques de notre inter-monde : créolité, nouveau roman, spiralisme, rotation artistique, réalisme merveilleux, surréalisme, l’art naïf, peinture Saint-soleil. Les empreintes d’une nouvelle esthétique culturelle haïtienne sont aussi présentes à l’IFH. Il suffit de penser à Sergine André, Mario Benjamin, Harold Dessalines ou encore Gary Chanel, lauréat en deux fois du concours Connaître les jeunes peintres.

L’art s’enseigne aussi à l’IFH. Le metteur en scène Jean Pierre Barnier tout comme Jean Pierre Miccolo, Maurice Levêque et l’historien de l’art Michel Philippe Lerebours, y ont laissé des traces tangibles. Les chorégraphes Jeanguy Saintus, Jean René Delsoin ont initié une nouvelle approche de la danse en Haïti au Bicentenaire. Le chanteur sacré James Germain s’est révélé aussi au public haïtien à l’IFH.

La vie à l’Institut se déroule aussi dans les salles de cours de français. Des professeurs du terroir et hexagonaux sont présents tous les jours ouvrables pour faciliter l’acquisition du français oral ou commercial à des étudiants, enseignants et employés d’entreprises haïtiennes. Trop habitués au français livresque enseigné dans les écoles haïtiennes, des centaines de cadres s’intéressent à la maîtrise du français oral. Agrémentés d’exercices pratiques, ces cours permettent la maternisation à posteriori de la langue française.

L’historien Roger Gaillard salue ainsi la mémoire du premier directeur de l’Institut français :« Pierre Mabille, durant les dernières années de la guerre et presque tout le « règne » de Lescot, fut peut-être la personnalité étrangère la plus connue et la plus intellectuellement recherchée de Port-au-Prince.

A l'époque, nos relations avec la France ne passaient évidemment pas par Paris, soumis à l'occupation allemande. Mais nous entretenions des rapports avec les agences officielles de la France librement siégeant à Washington. Des liens personnels aussi se tissaient dans la capitale américaine entre de hautes figures de nos deux pays, diplomates de deux nationalités, hommes d'étude, brillants représentants de confessions libérales… Pierre Mabille faisait partie de cette catégorie. Engagé auprès du général de Gaulle, médecin de haute formation scientifique, écrivain fort connu dans les milieux littéraires et parmi les peintres d'avant-garde, il était un ami proche d'André Breton, du Cubain Wilfredo Lam et de l'Haïtien Jacques Roumain qu'il rencontra et soigna à Mexico, me rappelle René Bélance.. »

Pierre Mabille - pour raisons encore inavouables - a été déclaré « persona non grata » par les autorités haïtiennes, au lendemain de la révolution de janvier 1946. Aujourd'hui, Paul-Elie Lévy, directeur de l'IFH, a la lourde tache de poursuivre la voie tracée par Pierre Mabille, Jacques Barros, André Haize, Patrick Pautonnier et les autres.

Dominique Batraville

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Vendredi 30 septembre 2005
Aucune maison de disques au Québec ne voulait de lui. Trois ans plus tard, Corneille devenait le premier Noir à remporter le Félix de l'interprète masculin. L'actualité l'a suivi en tournée dans les Antilles.

Il porte le nom d'un oiseau au plumage terne et au cri discordant. Mais il tient plutôt du phénix, qui renaît de ses cendres et dont le chant conforte les hommes de bonne volonté…

Mi-juin, Corneille arrive aux Antilles sur les ailes d'une tempête tropicale. En Guadeloupe, le soleil est noir. Des nuages s'accrochent aux palmiers échevelés; les hibiscus éparpillent leurs fleurs. À L'Aréna, scène extérieure de Baie-Mahault, les musiciens expédient le sound check d'un air sombre. Ploc, plic ploc. Le spectacle va tomber à l'eau. «Non, non! Je reste optimiste», fait le chanteur, relax. Sa foi est grande, mais il a raison: le ciel se dégage et les spectateurs s'attroupent.

À la seconde où il pose le pied sur la scène, Corneille rayonne, exsudant l'amour, la grâce, la lumière. Il entonne «Terre»: «Loin des cauchemars de mon passé, loin de mon enfance / Loin des rues en terre des quartiers, mon adolescence / Loin de mes danses avec la mort, loin de mes souffrances / Je suis chez moi malgré l'apparence…» Des filles lui tendent les bras, des gars fondent en pleurs. Il est là, le cyclone: dans une veste griffée Dubuc, auréolé de mèches qui vrillent.

Corneille Nyungura a 28 ans et un parcours d'ouragan. Il y a trois hivers, aucune maison de disques ne voulait de lui au Québec. Trop noir pour notre blanc pays, avait déclaré un producteur. C'est en solo que cet émigré rwandais pétri de soul et de rhythm and blues a écrit et produit Parce qu'on vient de loin. Lancé dans l'anonymat en septembre 2002, l'album a trouvé un million d'acheteurs à l'échelle de la francophonie. En 2004, l'artiste devenait le premier Noir à remporter le Félix de l'interprète masculin. En France, selon Le Figaro Entreprises, il aurait encaissé l'an dernier 3,1 millions d'euros (4,6 millions de dollars), ce qui en fait le quatrième succès de l'année après Aznavour, Cabrel et Sardou! Poussez-vous les papis, que le petit jeune mette un peu de couleur dans la musique française.

Mais Corneille, humble comme un porteur d'eau, ne tient pas les applaudissements pour acquis. «Être sur scène, c'est comme être en couple: il faut avoir un peu peur de perdre l'être aimé, dit-il avec gravité. La zone de confort est dangereuse.»

C'est dans cet état d'esprit que le chanteur entame une tournée de sept jours dans les Antilles et en Guyane française. La dernière avant le lancement de son deuxième album, Les marchands de rêves, attendu pour novembre. Avec lui, une vingtaine de musiciens et de techniciens… et une reporter de L'actualité. Partout où il se pointe, les mêmes réactions passionnées. En Guadeloupe, une douanière le séquestre à l'aéroport pour une séance d'autographes; à Saint-Martin, la vedette de reggae Jimmy Cliff vient le féliciter dans les coulisses; en Martinique, des groupies le traquent à la piscine de l'hôtel. À sa première venue dans les îles, en juillet 2004, les spectateurs lui avaient chanté «Ce n'est qu'un au revoir». Ils sont au rendez-vous!

Les magazines à potins l'ont élu sex-symbol. Mais son charme relève de l'esprit. «Ce qui frappe chez lui, c'est son calme, sa façon de dire: il n'y a rien de grave», dit Justine Therrien, choriste, qui le suit depuis trois ans. «C'est quelqu'un d'intègre, qui respecte la personnalité de chacun, ajoute sa collègue Nadia Theobal. Tout le monde aime Corneille.»

Et Corneille aime le monde. En plein spectacle, il peut passer une demi-heure dans la salle à distribuer poignées de main et baisers. «Ces gens-là, il faut que je les voie, que je les touche, dit-il. Sinon, j'ai l'impression d'avoir manqué quelque chose.» Il boit leur adoration comme une éponge. En compensation, peut-être, de cette longue nuit où toute chaleur humaine a semblé disparaître de la surface de la terre…

Quinze avril 1994. Kigali, au Rwanda. Dans ce pays jadis envié pour sa douceur et sa beauté, on s'extermine entre voisins. À 3 h du matin, une bande armée de fusils fait irruption dans une maison mi-tutsie, mi-hutue d'un quartier aisé. Un homme et une femme s'écroulent. Puis, trois de leurs enfants. Les assassins filent ensuite semer la mort ailleurs. Derrière le canapé, l'aîné de la famille, un garçon de 17 ans, se relève. Il est «Seul au monde», comme il trouvera plus tard la force de le chanter, en mémoire de ses parents, Émile et Pascasie, de ses frères et sœur, Christian, Florian et Delphine, et du million de victimes du génocide.

Corneille creuse une fosse dans le jardin et y enterre les siens. Puis, il se joint à la cohorte de 100 000 survivants qui fuient en République démocratique du Congo: 150 km de faim et de fatigue. En chemin, il perd ses lunettes; le monde vacille dans le brouillard. Il atteint malgré tout le camp de réfugiés de Goma, où il rate de peu son oncle Léo Kalinda, venu couvrir la tragédie pour la radio de Radio-Canada. Il est enfin recueilli par des Allemands, amis de ses parents, qu'il a connus du temps où sa famille résidait à Fribourg, ville où il est né et a vécu jusqu'à l'âge de sept ans. À Noël, il rejoint son oncle à Montréal. «Lorsqu'il est reparti finir son lycée en Allemagne, j'ai pensé: quand je vais le revoir, je vais retrouver un fou, confesse le journaliste. Mais Corneille a une résilience exceptionnelle.»

De son enfance, il a sauvé un rêve: réussir dans le showbiz. Tout petit, il fredonne Marvin Gaye, Stevie Wonder, Bob Marley. À 16 ans, il remporte un concours de jeunes talents à la télé rwandaise, Découverte 1993. Quatre ans plus tard, en se posant à Montréal, il se joint au trio O.N.E., pour qui il écrit son premier succès, «Zoukin'». La bohème, se rappelle Gage Pierre, ex-membre du groupe. «On gagnait 60 dollars pour chanter dans les boîtes de nuit. On a mangé beaucoup de pâtes!» Déjà, Corneille sait qu'il ne finira pas son bac en communication à Concordia.

Qui s'en soucie? Pas son agent. «Je veux qu'il devienne le premier crooner noir francophone. Comme René Angélil a fait toute sa carrière avec Céline, j'espère travailler encore avec Corneille dans 25 ans», dit le Québécois d'origine haïtienne René Frantz Durosel, qui a connu le chanteur au temps de O.N.E. Lorsque Corneille s'est lancé en solo, c'est lui qui l'a incité à fonder Angel Dust Productions, quitte à ce qu'ils vendent eux-mêmes l'album. Aujourd'hui, ces entrepreneurs culturels jouissent d'une entière liberté de création. Ce qui leur permet de concevoir les projets les plus fous: tournée en Afrique à bord d'un Boeing, émissions de télé, peut-être un resto à Montréal!

Cet été, Corneille a lancé le premier album de Gage Pierre, son ex-partenaire de O.N.E. Ces vieux frères auraient pu voir leur communion d'esprit se dissoudre en même temps que le groupe. Que non! Un soir que Corneille avait invité son ami à venir l'entendre au Nouveau Casino de Paris, en décembre 2003, il l'a fait monter sur scène pour chanter une pièce avec lui. C'est là qu'il lui a proposé de produire Soul Rebel. «Je n'aurais pas pu tomber sur un meilleur producteur, dit le chanteur d'origine haïtienne. Corneille respecte mes forces; j'ai grandi grâce à lui.»

Courtois envers tous, de la vedette millionnaire à la serveuse de resto, Corneille est suprêmement attachant. Ses musiciens vantent son intelligence émotionnelle. «Il a toujours une manière délicate de faire des suggestions», dit Guy Voisin, ingénieur de son. «Et il s'assure que chaque personne sait ce qu'elle apporte à sa musique, ajoute le guitariste Andy Dacoulis. En studio, il félicite le batteur ou le contrebassiste quand il entend quelque chose qui lui plaît.»

À Saint-Martin, paradis fiscal frangé de plages platine, la brise embaume le coco des crèmes solaires. La troupe profite d'un congé bien mérité. Les orteils dans le sable, certains s'amusent à décortiquer la musique antillaise que susurrent les haut-parleurs: zouk, compas, biguine… D'autres barbotent dans l'eau tiède avec Corneille. «C'est rare de voir un artiste populaire aussi proche de ses musiciens, note Samuel Harrisson, percussionniste. Il prend même ses repas avec nous!» Le soir, il paie le festin au Ma Ti Beach. Entre les gambas au rhum et le vivaneau grillé, Gage Pierre et lui chantent de vieux hits; Hervé Roger, le directeur de tournée, exécute des tours de magie. Un gros party de famille.

«Corneille est généreux; il transmet des valeurs importantes», dit le saxophoniste Guillaume Adan. Parrain de la campagne de la Croix-Rouge canadienne au profit des enfants soldats, auteur de la chanson «Chanter qu'on les aime», pour l'Association mondiale des amis de l'enfance, bientôt ambassadeur de l'Unicef pour la francophonie, il prête en effet son nom à toutes les causes. Artiste engagé? Artiste tout court, corrige-t-il. «Chaque être humain doit à son prochain d'être engagé! Les artistes ont la chance d'avoir l'oreille du public. Si on ne s'en sert que pour annoncer nos dates de concert…» À ses yeux, aucune idéologie, aucune religion ne rassemble les gens comme la musique.

À d'autres, le cocktail sexe, drogue et rock and roll. Corneille ne boit pas d'alcool, ne fume pas, ne se drogue pas, ne trousse pas les groupies. La star poursuit la gloire comme le bouddhiste le nirvana. Après un spectacle qui l'avait déçu, l'automne dernier, il a tancé certains de ses musiciens qui s'étaient débouché une bière… C'est le seul mouvement d'impatience qu'on connaisse à cet homme, réputé pour sa maîtrise de soi. S'il fallait lui trouver un vice, ce serait son furieux goût du luxe. Fier conducteur d'une Porsche noire - «Maintenant, les gens de Westmount se retournent sur mon passage» -, il soigne son image. Ce dandy dévalise les boutiques, ce qui lui a valu des emmerdes à la douane de Dorval, en février: il avait omis de déclarer ses achats. Une vraie gonzesse, rigolent ses musiciens! «S'habiller avec soin, c'est un geste de politesse envers le public», rétorque-t-il avec élégance, en leur imposant le veston-cravate sur scène. (Et toc!) À la séance photo de L'actualité, il exige une maquilleuse pour poudrer son teint inégal. «Y'a pas à dire, c'est le plus beau mec que j'aie jamais vu», soupire une jeune vestale en bikini tropical qui le dévore des yeux tandis qu'il se laisse immortaliser. Au Congres House de Saint-Esprit, en Martinique, les spectateurs crient, chantent, dansent. «Sa musique n'est pas compliquée, mais ses mélodies sont accrocheuses; tout le monde chante ses refrains», explique Andy Dacoulis. Qu'il invite des enfants à monter sur scène, qu'il enseigne un mot de kinyarwanda aux spectateurs, qu'il appelle un inconnu au cellulaire pour lui faire écouter le spectacle, ça marche à tout coup. «Certains disent que c'est trafiqué, que c'est de la promo, mais ça n'a rien à voir. Il établit un vrai contact avec les gens», assure son garde du corps, Jean Marc Norbal.

Les mauvaises critiques? Rarissimes. «La musique est chic dans le monde chic de Corneille», a écrit Sylvain Cormier dans Le Devoir, en décembre 2004, regrettant le manque d'émotion dans ce spectacle «élégantissime et délavé». En octobre, le chantre du rhythm and blues s'était fait huer dans un festival reggae à Dijon, en France. Il s'était présenté en costume devant un auditoire qui exhalait le cannabis comme un encensoir.

Les Antillais, au contraire, lui réservent un accueil royal. «Un enchantement», se pâme le quotidien France-Antilles. «Vous avez vu le public tout à l'heure? Il a dansé à l'africaine, en bougeant le bas», dit en riant Corinne Feriaux, Guadeloupéenne employée de Radio-Caraïbes International. «Aux Antilles, la base de la musique est africaine. Et Corneille nous apporte une petite touche de ça.» Qu'il ait percé en France (Dijon est l'exception) enchante les insulaires. «Au-delà de sa musique, il est un porte-drapeau pour les Blacks», croit le Martiniquais Daniel Cyprienne, qui a découvert Corneille à Paris, où il étudie. «Voir un Noir voler la scène en métropole, ça donne espoir.»

Surtout, il y a son histoire, aussi belle que cruelle. Voilà ce qui ensorcelle Sabine, Sandrine, Sylvaine et Catherine, quatre admiratrices dans la vingtaine venues l'entendre en Guadeloupe. «Le contraste entre ses paroles et son sourire, ça fait pleurer», dit l'une. «On a l'impression qu'il a un secret sur la vie, la mort. Comme s'il avait compris les vraies choses», ajoute une autre. «Oui, comme un gourou!»

Allongé près de la piscine, où nous avons rendez-vous pour l'entrevue, le «gourou» en pantalon cargo a plutôt l'air d'un collégien bien élevé. Le verbe élégant, la pensée nuancée. Prophète, lui? C'est vrai qu'il a la foi. «Je crois en Dieu, c'est-à-dire au bien qui habite tous les humains.» Et une mission. «Avant, je voyais la musique comme une simple forme d'expression. Aujourd'hui, je cherche ce que les gens pourront y trouver. Le public a donné un sens à mon existence en tant qu'artiste.»

Cette nouvelle maturité résonne dans «Iwacu» (prononcer «iouatchou»), chanson inspirée d'un rythme africain, le n'dombolo, et dont le titre signifie «chez nous» en kinyarwanda. Avec cette pièce, notamment, son prochain album marquera un tournant dans sa carrière. En dépit de son étiquette rhythm and blues-soul, l'artiste usera de couleurs africaines et antillaises: compas, zouk, etc. Il traitera de sa vie depuis qu'il connaît le succès. «Et de l'Afrique», précise-t-il.

L'Afrique… Pour la première fois depuis 1994, Corneille y est retourné, en mars. C'était à Dakar, au Sénégal, pour un spectacle collectif au profit de la lutte contre la malaria. La seule fois que Justine Therrien a vu son patron nerveux. «Il ne voulait pas décevoir. Mais l'ambiance qu'il y avait là! Quand Corneille est allé dans la foule, j'ai eu l'impression de voir des fourmis encercler un bonbon», raconte la choriste. Le chanteur n'oubliera jamais quelle fébrilité électrifiait l'air. «Les gens avaient vraiment l'impression que c'était un des leurs qui revenait.»

Canadien depuis novembre 2004, Corneille entend porter le flambeau de l'espoir pour ses anciens compatriotes. «Moi je parle ici pour mes sœurs et frères / Qui se battent jour et nuit contre l'ordinaire», chantait-il dans «Rêves de star» - avec un rien de candeur, comme si son accession à la gloire allait alléger le quotidien d'autrui. L'idée a resurgi, plus finement, dans Les marchands de rêves. «En Amérique, le rêve est un objectif à atteindre; en Afrique, c'est quelque chose qu'on regarde de loin. Ce fatalisme est dangereux, parce qu'alors on n'évolue pas.» Il faut donner des modèles aux jeunes, insiste-t-il, en citant deux joueurs de soccer, le Libérien George Weah et le Français d'origine ivoirienne Djibril Cissé.

Une bouffée de chlore monte de la piscine. Mais si Corneille fermait les yeux, il pourrait encore sentir le parfum de bois brûlé qui flottait chez sa grand-mère, au Rwanda, où sa famille s'est établie lorsqu'il avait sept ans. L'odeur du bonheur. «J'ai eu une enfance parfaite», dit-il sobrement. Son père, mélomane et ingénieur civil, était directeur au ministère des Travaux publics. Ingénieure commerciale, sa mère parlait sept langues et adorait la chanson française. Il se rappelle avec tendresse ces samedis où elle venait le chercher à l'école, l'après-midi, pour faire les courses en famille. «J'ai reçu tellement d'amour que…» Demi-pause. «Quand l'enfer s'est abattu sur moi, j'ai vu au-delà. Quand on a bien vécu, on n'a pas envie que ça s'arrête, on s'accroche.»

Dans sa vie, pas de psy. Sa catharsis, il l'a trouvée dans Parce qu'on vient de loin, dont 6 des 14 pièces abordent le génocide. Un pari osé: il aurait pu effrayer les auditeurs ou passer pour un opportuniste. Mais comment se contenter de chansons d'amour quand on se demande pourquoi on est vivant, et pas les autres? «Je ne crois pas au hasard. Je dois être resté sur terre pour une raison et j'ai la vie pour la découvrir.»

Encore aujourd'hui, l'artiste s'inspire de ses peurs et de ses faiblesses. Lesquelles, il ne le dira pas. De lui-même, Corneille raconte tout et ne révèle rien; comme la lune, il a une face éclairée, offerte à l'admiration des hommes, et une autre plongée dans l'obscurité protectrice. «Il est secret», m'avait prévenu son oncle Léo Kalinda. «Maman m'a dit avant de partir / Montre jamais tes faiblesses, et dans le pire / Reste fort, avale tes larmes / Car ta fierté restera ta plus belle arme», chante-t-il dans «Seul au monde». Il n'a pas oublié la leçon maternelle. Tout au plus concède-t-il qu'il appréhende la sortie de son prochain album. «Des gens se sont attachés à ce que je fais, et moi à eux. Je ne veux pas les décevoir.»

Il a des tas de projets: une rentrée parisienne à l'Olympia, du 10 au 12 janvier, puis un album en anglais pour séduire l'Europe non francophone (ce polyglotte passe en un clin d'œil du français à l'anglais, de l'allemand au kinyarwanda). Un jour, il prendra un billet pour Kigali, où il donnera une vraie sépulture à ses parents. «Chaque mois qui passe, je me dis que je serai bientôt prêt. Et je me rends compte que je ne le suis pas.» (L'an dernier, il s'est abstenu de participer aux commémorations pour le 10e anniversaire du génocide.) Il rêve aussi d'acquérir une grande propriété pour y aménager un terrain de soccer, sport qu'il a pratiqué de 5 à 20 ans. Et de fabriquer plein de petits poussins, dès qu'il aura rencontré l'amour. Les mères de famille nombreuse l'inspirent: «Elles exercent le métier le plus exigeant qui soit: faire le monde.»

La tournée s'achève. En Guyane, le ciel flotte bas, l'air touffu prend à la gorge. La pluie tombe sur cette jungle où autochtones, Européens, Brésiliens, créoles et Asiatiques vivent en une société suprêmement cosmopolite. «L'avantage de Corneille, c'est qu'il touche la sensibilité de l'individu, quelle que soit sa nationalité. Ce soir, les Guyanais seront en extase», prédit Jean Noël Reis, promoteur culturel de Cayenne.

À 36 euros le billet (53 dollars), la salle ne s'emplit qu'à moitié. Mais quel accueil ces gens font à Corneille! Pendant «Seul au monde», ils chantent le refrain si fort qu'ils enterrent les musiciens. Quand la vedette plonge dans la mer de chairs moites, le délire est tel que les gradins tremblent. Le spectacle de trois heures laisse la troupe vidée et extatique. «Que les gens viennent donner autant d'amour à 13 personnes, c'est une preuve de leur humanité», soupire Corneille. Il ajoute, ému: «Ce soir, une femme de 70 ans chantait dans son fauteuil roulant…»

De retour au pays, je retrouve Corneille au Festival d'été de Québec, avec une question en tête. Comment sera-t-il accueilli? Ici, il a mis du temps à se faire entendre. Pourtant, ce 13 juillet, le parc de la Francophonie grouille d'adolescentes, de parents avec poussette, de quinquagénaires. «On revient d'une tournée dans les Antilles, où l'accueil est toujours chaleureux. Merci de me prouver qu'au Nord, il ne l'est pas moins», lance le chanteur. Amoureusement, la foule reprend les paroles de «Terre»: «Quand je regarde, je trouve autour de moi / Un nouveau sens à la patrie…»

Vraiment, Corneille, chez nous, c'est chez toi. Iwacu ni iwanyu.

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Mercredi 28 septembre 2005
Condoleezza Rice à la présidence ? On en rêve de plus en plus sérieusement aux États-Unis, au moment où une femme est sur le point de se retrouver à la tête du pays... au réseau ABC.

L'une des nouvelles téléséries les plus remarquées cet automne en sol américain prend l'affiche mardi soir. Elle s'intitule Commander in Chief et met en scène l'actrice Geena Davis dans le rôle de Mackenzie Allen, première présidente américaine.

Dans cette fiction, Allen, d'abord élue vice-présidente, prend les commandes de la Maison-Blanche après la mort du président. Et le défi, nous annonce-t-on, est de taille.

Dans la réalité, bon nombre de républicains souhaitent ardemment voir Rice relever ce défi. Si bien qu'ils diffuseront une première pub au petit écran au cours des prochains jours dans le but de pousser sa candidature.

Le groupe Americans for Dr. Rice, fondé par une poignée de républicains pour persuader la secrétaire d'État de se lancer dans la course en 2008, est derrière cette initiative. « À notre avis, Condoleezza Rice est une version américaine de Margaret Thatcher, l'ancienne leader britannique. Comme elle, Rice est une femme qui a beaucoup de volonté », affirme la coprésidente du groupe, Crystal Dueker.

« Elle est solide et elle a le courage de se tenir debout pour ses convictions. Mais ce n'est pas une personne arrogante. Elle est très humble. Elle sait ce qui doit être fait pour tous les citoyens », a ajouté Mme Dueker lors d'une entrevue téléphonique avec La Presse.

Cette femme d'affaires du Dakota du Nord a fondé Americans for Dr. Rice en compagnie d'un médecin de la Floride, peu de temps après la réélection de Bush. Le groupe compte aujourd'hui des membres aux quatre coins du pays.

Et ce n'est pas la seule organisation républicaine qui se consacre à la promotion de la candidature de Rice. Plus de trois ans avant la prochaine élection, les partisans de la secrétaire d'État sont omniprésents sur le Web, et plusieurs sillonnent déjà le pays.

Un sondage réalisé le mois dernier auprès de républicains de l'Iowa, où se déroulera la première étape de la course à la direction du Parti républicain, prouve la popularité de Rice.

Avec l'appui de près du tiers des personnes interrogées (30,3 %), Rice a obtenu la première position. Le sénateur de l'Arizona et ancien adversaire de George W. Bush en 2000, John McCain, a terminé second avec 16 %. Il était suivi de près par l'ancien maire de New York, Rudy Giuliani, avec 15,3 %. Notons toutefois que les deux hommes ont devancé Rice dans un sondage national.

Rice, « Condi » pour les intimes, pourrait être à la fois la première femme et la première afro-américaine élue à la présidence. Il s'agirait du point d'orgue d'une carrière déjà exceptionnelle.

Tout est dans les cheveux

Cette étudiante douée, née en Alabama en 1954, aurait pu devenir pianiste professionnelle. Elle a plutôt opté pour une carrière universitaire, qui a été remarquable.

Après avoir obtenu un doctorat en études internationales à l'Université de Denver au début des années 80, elle a enseigné les sciences politiques à l'Université Stanford en Californie. Dès 1993, elle est devenue doyenne de l'établissement.

Six ans plus tard, elle quittait ce poste pour se joindre à la campagne de George W. Bush. Celui-ci, sitôt porté au pouvoir, lui a offert le poste de conseillère à la sécurité nationale. Puis, en janvier dernier, elle a remplacé Colin Powell à la tête du secrétariat d'État.

Les fans de Rice font face à un seul vrai problème, mais il est de taille: elle dit ne pas avoir l'intention de se présenter. « Je ne sais plus de quelle manière dire non, a dit Rice en mars dernier. Je n'ai aucun désir de me présenter à la présidence, je n'en ai pas l'intention, je ne le ferai pas. »

Ce déni n'a bien sûr pas fait taire les rumeurs. À la manière de la démocrate Hillary Clinton, Rice continue à alimenter les fantasmes. On a même fait remarquer récemment à quel point la coiffure de Geena Davis, dans Commander in Chief, ressemble à celle de l'actuelle secrétaire d'État.

le 24/09/2005

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