Martiniquais d’ici et d’ailleurs

Publié le par zephyrin

madinina-972.gifComme beaucoup d’insulaires de par le monde, les Martiniquais ont  été pour diverses raisons amenés à quitter leur île et s’installer ailleurs. Ces Martiniquais expatriés ou immigrés constituent une sorte de diaspora dont les trois–quart vivent en France hexagonale. Ces derniers sont communément appelés « les domiens ».

Récemment, lors de la publication d’un communiqué,  l’écrivain  Raphaël Confiant  a utilisé d’autres terminologies, il a employé le mot «créoles » pour désigner les natifs vivant en Martinique et l’expression «noirs français » pour ceux vivant en France. Faisant ainsi référence  à trois notions : celle de la créolité, celle de la négritude et celle de l’assimilationisme.

Il met aussi en avant le fait que ces deux composantes de la population martiniquaise seraient animées par des revendications diamétralement différentes. Mais quelles sont vraiment ces revendications ? En quoi sont-elles si différentes  et le sont-elles vraiment ?  Ceci nous conduit à une autre interrogation, à savoir en quoi le lieu de résidence est-il un facteur d’influence sur les aspirations des Martiniquais ? 
 
Une fois ceci déterminée se pose encore une autre question : celle du regard que les uns portent sur les autres et de leur compréhension réciproque.
 
Concernant les Martiniquais ayant migré en France métropolitaine, il y a une vingtaine d’année de cela, on constate  qu’ils font souche. C'est-à-dire qu’ils restent sur le territoire hexagonal, au lieu de rentrer en Martinique, et ce au bout d’un certain laps de temps, notamment pour prendre leur retraite. Ils  restent sur place, parce qu’ils ont mis au monde une descendance  ayant grandi dans un cadre non insulaire et ces gens font le choix de vivre auprès de leurs enfants. Le symbole de leur enracinement sur un sol qui n’est pas celui pas leur île natale, est aussi lié, peut-être au fait qu’ils sont propriétaires de leur maison ou de leur résidence.  Par contre, les autres Martiniquais ayant fait leur carrière à l’étranger : Etats-Unis, Canada, Europe, contrairement aux premiers retournent vers la Martinique.   
 
Ceux ayant fait le choix de rester sur le sol métropolitain, aspirent en toute légitimité à jouir de la totalité des droits que pourvoit la République à chacun de ses citoyens. Ils souhaitent être intégrés à leur espace de vie. Chose somme toute banale pour n’importe quel déraciné.
 
Or, ils se retrouvent en butte à un certain nombre de discriminations,  en raison de leurs origines et de leur couleur de peau. La société supposée égalitaire dans laquelle ils évoluent, a tendance à les stigmatiser et à les faire sentir qu’ils sont des citoyens français certes, mais à part.
 
Ces discriminations affectent principalement les domaines de  l’emploi et du logement locatif. Sauf qu’aujourd’hui, un certain  nombre d’Antillais refuse de subir  cette situation, et tente de sortir de la spirale du fatalisme, celle dont était engluée la génération précédente, qui acceptait tout sans mot dire. Donc, étant des citoyens français,  ils entendent vivre une  citoyenneté pleine et entière. Ils entendent ne plus être des victimes de mais être acteurs de leur destiné.

Dans cette perspective revendicatrice, des associations  se sont constituées afin de défendre leurs intérêts, avec plus ou moins de succès couronnant leurs actions. La plus significative étant la reconnaissance par l’Etat français de l’esclavage comme crime contre l’humanité et l’attribution d’une date commémorative de l’abolition de cette infamie.

Une quête de visibilité s’inscrit aussi à cette volonté d’intégration. Après avoir été pendant tant d’années cantonné à des positions subalternes  et une quasi-absence de la scène médiatique, ces même Martiniquais militent pour changer cet état de fait. Ils ne souhaitent plus que leurs images représentatives  soient  réduites uniquement à des icônes  sportives et musicales.
En effet, des Martiniquais se font  petit à petit une  place dans l’univers de la petite lucarne. Certains à des postes très vues, comme ceux de journalistes présentateurs de JT à heure de grande écoute (sur le réseau hertzien  et câblé), d’autres à des postes moindre, mais qui jusque là leur étaient fermés comme celui de régisseur de plateau-TV ou cinématographique par exemple. Quoi qu’il en soit,  leurs revendications tiennent essentiellement du refus à ne plus être niés,  mais d’être respectés en tant qu’individu  et citoyen de la République.
Concernant les Martiniquais vivant sur l’île est-ce si différent ?

Selon Raphaël Confiant, les Martiniquais qu’ils appellent  «créoles »   seraient  eux dans une tout autre logique revendicative, celle d’une quête d’autonomie «la plus vaste possible, laquelle doit pouvoir évoluer à moyen ou long terme, vers une indépendance complète … ». Cette affirmation n’est pas complètement fausse, des partis politiques ou des mouvements indépendantistes existent et  n’ont de cesse de tenter de relayer ou de propagander leurs idées politiques auprès des populations.

Au regard de certains résultats électoraux, où des candidats indépendantistes en sont sortis vainqueurs, on pourrait penser comme R. Confiant. Sauf que si deux mairies sont gérées par des indépendantistes (Rivière-pilote et Sainte-Anne) et que la présidence de la Région a échu à Alfred Marie-Jeanne (chef de file du MIM), ce n’est pas pour autant que l’ensemble des Martiniquais aspire à plus d’autonomie. L’idée a certes gagné du terrain par rapport à vingtaine d’années,  mais elle n’est toujours pas majoritaire dans la pensée des habitants. Elle demeure encore effrayante pour beaucoup, redoutant, de ressembler à Haïti ou Sainte Lucie, c’est à dire vivre dans la pauvreté, la violence et la misère.
 
Bien au contraire, ces Martiniquais «créoles»  entendent rester pour l’instant, dans le giron de l’Etat français et ont plutôt tendance à se battre afin qu’il y ait une application effective certaines lois, dont celle de la continuité territoriale, la démocratisation de l’Internet, la baisse des prix des communications téléphoniques entre l’île la métropole. D’autres se battent pour que la Martinique au sein de la République française ne soit pas un territoire tenu à l’écart.

En revanche, ce qui est nouveau, c’est cette volonté de se tourner désormais un peu plus vers la Caraïbe, qui est  notre espace géographique le plus naturel, plutôt que vers la France systématiquement. Il est vrai que cette ouverture ne peut que se faire dans le cadre de la départementalisation puisque la Martinique n’étant pas indépendante.

Sinon, les Martiniquais de Martinique sont confrontés eux aussi au problème du chômage à l’instar de ceux qui vivent en France. Ils sont confrontés aussi à la lutte pour la sauvegarde de leurs emplois comme ceux d’ailleurs. La différence en la matière, est le sentiment qu’on certains, à juste titre, qu’on ne leurs donne pas la chance  d’exprimer pleinement leurs compétences professionnelles. Quand certains étudiants diplômés rentrent pour travailler chez eux, la plupart du temps ils sont, soient obligés de repartir s’ils veulent travailler dans leur secteur d’activité, soient d’accepter des emplois n’ayant rien à voir avec ce pourquoi ils ont été formés.
 
Dans le lot combien y a t’il de chercheurs, de techniciens supérieurs, d’ingénieurs, d’informaticiens … ? Bref, autant de forces vives dont se prive la Martinique et qui vont grossir malgré elles, les rangs de la diaspora. Une fois immigrés, ils se retrouvent confrontés au fameux  problème d’intégration professionnelle dans l’hexagone  français. Ainsi contrairement, aux propos de R .Confiant les volontés ne manquent pas en la matière, elles sont simplement éjectées de facto du circuit professionnel pour des raisons liées au marché local de l’emploi et aussi de certaines pesanteurs qui font qu’on leur préfère des occidentaux.

Si des postes importants sont occupés par des zoreys, c’est qu’on les choisit délibérément au détriment des matières grises martiniquaises. Cet état de fait nous amène à nous interroger sur le regard que les uns portent sur les autres et sur leur compréhension réciproque.

On peut d’ors et déjà affirmer que les Martiniquais  vivant sur place et leurs compatriotes immigrés ne forment pas deux entités distinctes, ancrées dans une réalité figée.
 
Il y a un  phénomène migratoire  qui est sans cesse renouvelé et dans les deux sens. On observe  en effet,  que des Martiniquais nés en France qui viennent vivre en Martinique, tout comme des Martiniquais nés dans l’île qui partent travailler en France, ou qui réussissent à un concours de la fonction publique se retrouvent de l’autre coté.

Ces migrations alternatives ce font même au sein des familles qui ont fait souche, des  enfants de ces familles, dans un soucis de se rapprocher de leur racines  vont vivre  en Martinique, pour des raisons qui leurs sont personnelles ou affinités diverses.

Ainsi les regards portés les uns sur les  autres sont  très particuliers.

Il n’est pas rare que certains immigrés portent sur leur île, un regard un peu « bobo ». Ils se représentent leur pays comme une sorte d’Eden. Ils ne sont pas conscients des difficultés que rencontrent ceux vivant sur place. Cela s’explique en grande partie par un manque d’informations. Les grands médias nationaux, ne relaient guère l’actualité des DOM ou sinon très peu. Il y en a qui tentent de compenser en allant glaner sur le net quelques informations, mais toute la population des Dom n’a soit pas accès au net ou simplement les plus vieux sont encore  réfractaires à cet outils d’informations.

Par ailleurs, ces Martiniquais ayant été au fait des mœurs et coutumes de la société française, ont parfois tendance à juger  leurs compatriotes insulaires avec une toute autre grille de lecture. Cela génère obligatoirement  une incompréhension. Ce que  reproche les Martiniquais de l’île à l’autre  partie de la communauté et quand survient un problème social majeur comme une forte grève  par exemple, au reproche s’ajoute un sentiment d’être abandonné de tous y compris des "domiens". Cette focalisation sur eux même, qu’on les Martiniquais insulaires les rend moins réceptifs aussi aux soucis auxquels doivent faire face leurs compatriotes immigrés.

Ainsi la fameuse marche de mai 1998, qui a vu défiler 40 000 Antillais  dans les rues de Paris, n’a guère été comprise en Martinique. L’information dans l’île d’un tel évènement a d’ailleurs été minime et ceux qui l’ont su, ont vu cela comme un phénomène ahurissant. La démarche ainsi que ses implications n’ont pas été comprises en Martinique.

Pour conclure, on peut dire que quelque soit le lieu où vivent les martiniquais, en France, en Martinique ou ailleurs, il est indéniable qu’ils ont tous des revendications qui dans le fond ne sont pas si dissemblables que cela.
 
En  effet, dans leur grande majorité les Martiniquais refusent d’être niés une fois de plus dans leurs droits. Ils aspirent, non plus à vivre tant bien que mal, mais à exister en tant qu’individu à part entière, avec les mêmes droits et devoirs de n’importe quel autre français. Certes le contexte dans lequel ils évoluent donne à leurs revendications des formes et des axes liés à leur cadre de vie. Mais dans l’ensemble les Martiniquais ont relevés la tête pour se mobiliser. Penser que ceux qui sont dans la diaspora et ceux qui vivent dans l’île constituent deux mondes cloisonnés et hermétiques est une aberration, tout comme penser que parce que l’on vit ailleurs que l’on cesse d’être Martiniquais, car comme dit John Dos Passos  « vous pouvez arracher l’homme du pays mais vous ne pouvez pas arracher le pays du cœur de l’homme ». Reste maintenant à mettre en place une sorte de syntaxe commune afin que les uns et les autres se comprennent et se soutiennent mutuellement, ce qui inévitablement nous grandira.

Emmanuelle Deschè

27/06/06
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