La longue agonie des archives suédoise de Saint-Barthélemy

Publié le par zephyrin

 

mairie.jpgDe l’annexe du traité portant rétrocession de l’île de Saint-Barthélemy par la Suède à la France, signé à Paris le 31 octobre 1877, le C.L.E (Comité de Liaison Economique de Saint-Barthélemy) n’aura jusqu’ici retenu que la première partie de son Article 3 : « La France succède aux droits et obligations résultant de tous actes régulièrement faits par la couronne de Suède ou en son nom pour des objets d'intérêt public ou domanial concernant spécialement la colonie de Saint-Barthélemy et ses dépendances. »; et pour cause : c’est bien là que se trouve la justification du statut d’exonération fiscale dont doit jouir l’île par excellence.

C’est pourtant sur la deuxième partie de ce célébrissime Article 3 que se penche aujourd’hui le C.L.A.S.H (Comité de Liaison et d’Application des Sources Historiques) : « En conséquence, les papiers et documents de toute nature relatifs auxdits actes qui peuvent se trouver entre les mains de l'administration suédoise, aussi bien que les archives de la colonie, seront remis au gouvernement français. » auquel il conviendrait de rajouter l’ Article 4 de ce même protocole réglementant la rétrocession de l’île de Saint-Barthélemy à la France : « La reprise de possession de l'île de Saint-Barthélemy et de ses dépendances au nom de la France et la remise des titres et archives prévue par l'article précédent seront effectuées le plus tôt possible après l'échange des ratifications du Traité de rétrocession... »

Ainsi donc, le 16 mars 1878, les archives de l’administration suédoise de Saint-Barthélemy (1784-1878) furent remises à la France en même temps que l’île et laissées sur place. Nul ne pourrait donc nier l’importance de ces précieux documents, connus de la postérité sous l’appellation de « Fonds suédois de Saint-Barthélemy », mais dont l’histoire, fascinante et chaotique, qui va être rapportée ici, pourrait à terme voir près de la moitié de ces archives retourner poussière sans nous laisser plus de traces.

Dans le Journal officiel de la Guadeloupe en date du 11 septembre 1913, une ordonnance datée du 2 septembre fut publiée concernant les archives suédoises de Saint-Barthélemy : le gouverneur français, Emile Merwart, ayant visité l’île, avait constaté qu’aucun inventaire n’avait été fait des archives suédoises de Saint-Barthélemy. Il fut donc ordonné que celui-ci soit dressé et que les documents soient conservés à la mairie de Gustavia, dans des locaux fermant à clé. Une commission, désignée par le gouverneur de la Guadeloupe, fut chargée du travail. Il n’est pas sûr que ces instructions donnèrent lieu à un quelconque inventoriage : aucune trace écrite n’ayant par la suite été retrouvée; d’ailleurs le contraire eut été étonnant puisque ce fonds d’archives, particulièrement dense et complexe, contient des documents dans les trois langues : anglais, français et suédois.

 

Début 1932, le chef de l’autorité judiciaire de la Guadeloupe visita Saint-Barthélemy. Il fut très surpris d’apprendre que ce qu’il décrivait lui-même comme « les très importantes archives de l’ancienne administration suédoise » se trouvaient toujours à Gustavia. Dès son retour à Basse-Terre, il écrivit une lettre, datée du 11 février, au juge de paix de Saint-Martin et Saint-Barthélemy, lui enjoignant de se mettre en rapport avec le maire de Saint-Barthélemy, le docteur Tara, pour faire en sorte que les archives suédoises soient transférées en Guadeloupe. Tout devrait être mis en œuvre pour cela, du fait de leur importance; et c’est ainsi que le 18 mars 1932, 8 caisses pour un total de 962 kg et  2 159 pieds cube furent embarquées à bord du vapeur Antilles en direction de la Guadeloupe. L’archiviste suédois Björn Lindh évoquera en 1974 la présence dans le volume n° 325 d’un registre provisoire datant de 1932 ; celui-ci aurait donc été établi à l’occasion de ce premier transfert.

Difficile de savoir avec exactitude ce qu’il advint dans un premier temps des documents qui auraient tout d’abord été entreposés dans une ancienne école; puis, lorsque le guyanais Felix Eboué fut nommé gouverneur de la Guadeloupe en 1936, son ami Léon Bassières, qui l’accompagnait lors son arrivée, eut la charge de s’occuper des archives présentes en Guadeloupe et c’est ainsi que ce dernier éditera une brochure concernant le fonds suédois en 1937. Les Archives de la Guadeloupe se voyant attribués les locaux d’une ancienne caserne après la deuxième guerre mondiale, c’est là, dans un des bâtiments en arrière de la préfecture de Basse-Terre que fut finalement stocké, on ne sait quand, le fonds suédois de Saint-Barthélemy. Malheureusement, en 1955, un court-circuit mit le feu au bâtiment. Les archives françaises furent sérieusement endommagées mais le fonds suédois échappa aux flammes, mais fût par contre victime de l’eau que projetèrent les pompiers afin de circonscrire l ‘incendie, puis, paraît-il, des cabris, qui se seraient délectés de quelques contrats de mariage ou autres ordonnances royales du 18ème siècle lorsque les documents furent éparpillés autour de la caserne pour les sécher à l’air libre. Une fois secs, les documents furent de nouveaux emballés, attachés et rangés non sans avoir subi au préalable une petite pulvérisation de dichlorodiphényltrichloroéthane pour les préserver des insectes, DDT qui finira par se durcir dans le temps et abîmer plus encore le papier fragile; il convient d’évoquer de même le taux d’humidité ambiante très élevé dans cette région du monde et qui n’aura probablement pas eu une action bénéfique dans des locaux dépourvus de toute aération. [ce qui fît écrire à l’amiRAL, grand spécialiste du détournement de fonds :  le Fonds suédois de Saint-Barthélemy a les mêmes ennemis que l'homme : le feu, l'humide, les bêtes, le temps...et son propre contenu." ( humour :o) )]

Lorsque le journaliste américain, d’origine suédoise, Rolf Lamborn embarque de Miami en février 1961, avec son épouse Florence, pour le Surinam, l’objet de leur étude est, pour quelques mois : les « Bush Negroes », descendants d’esclaves qui ont maronné vers les forêts intérieures fin 17ème  début 18ème siècle. Profitant de l’opportunité qui leur était offerte par les compagnies aériennes d’alors, ils ont programmé pas moins de 16 escales sur leur itinéraire à travers les îles antillaises. Leur voyage va pourtant s’arrêter dès leurs premières étapes, et pour longtemps, à cause d’une petite île oubliée de la Mer des Caraïbes. De Saint-Martin, M. Rémi de Haenen les déposa à Saint-Barthélemy où leur principal intérêt était de retrouver les traces de l’époque suédoise. Comme aux officiers des navires de guerre suédois de passage qui avaient précédemment posé la question sur demande expresse de leur autorité Il leur fût répondu en mairie qu’il ne restait rien ici et que les documents avaient été transférés en Guadeloupe mais qu’ ils avaient été détruit par un incendie soit qu’ils étaient de toute façon perdus. Lors de leur passage en Guadeloupe, il décidèrent quand même de mener leur petite enquête sur ces archives suédoises disparues; L’archiviste Maurice Nicholas, tout fraîchement débarqué de Martinique avec pour mission de remettre un peu d’ordre dans le chaos dans lequel se trouvaient les archives de Guadeloupe depuis plusieurs années, les conduira vers une grande salle sombre sans ouverture où naguère les soldats retrouvaient leurs lits de camp et  voilà donc comment, en 1961, les archives suédoises de Saint-Barthélemy allaient ressortir de l’ombre où elles étaient plongées depuis 1878, une épopée dont  le premier volet est retracé dans un article intitulé « The archives of Saint Bartholomew rediscovered » publié en janvier 1964 dans la revue The Swedish Pioneer signé Rolf K. Lamborn (décédé il y a une vingtaine d’année) et largement repris ici.

Les quelques 200 000 feuillets découverts dans les 265 liasses qui représentaient environ 23 mètres de linéaires  d’étagères n’étaient en réalité qu’une partie du fonds suédois de Saint-Barthélemy, car l’autre partie se trouvait encore…à Saint-Barthélemy. C’est le Père Le Gallo, à Vieux-Fort, qui mit les Lamborn sur cette voie : il avait officié 4 ans durant à Saint-Barth (il est notamment l’auteur d’un recensement par famille fait pour la paroisse de Lorient, de case en case, vers 1953) et il savait qu’un certain nombre de documents suédois se trouvaient non pas à la mairie mais dans le palais de justice, « one of the only two Swedish government buildings still preserved » comme l’a écrit Rolf Lamborn en 1963...Et c’est effectivement quelques 75 000 feuillets datant de l’époque suédoise qui seront retrouvés là, sous poussières et excréments de ravets, puis aussitôt expédiés en Guadeloupe en compagnie d’autres documents datant d’avant la période suédoise. La raison de cet « oubli » est fort simple : ces documents étaient sous la juridiction du juge et donc en dehors du contrôle de la municipalité; le juge, qui siégeait à Marigot (Saint-Martin), ne venait qu’exceptionnellement à Saint-barthélemy et n’aurait jamais vraiment porté attention à ce qui se trouvait dans son Palais de Justice.

Pendant de longues semaines, les archives suédoises ainsi réunies feront l’objet d’un premier classement : elles consisteront désormais en 327 liasses (dont 114 concernent les Procès-verbaux de Justice) contenant chacune de 800 à 1000 feuillets. Néanmoins Rolf Lamborn avoue qu’un important travail reste à faire avant qu’elles puissent faire l’objet d’un microfilmage. Les Archives Nationales de Suède, par la voix de leur directeur, le Dr Ingvar Andersson, exprimeront le souhait que celui-ci soit accompli et une subvention de 10 000 couronnes suédoises leur fut par ailleurs versée dans ce but par la fondation « Gustav VI Adolf 80’s birthday », aux noms de Rolf Lamborn et des Riksarkivet, le 27 mars 1963. Rolf Lamborn conclut alors qu’il espère que cette subvention sera complétée afin qu’il puisse assurer lui-même le microfilmage qui, selon lui, devrait prendre 8 mois et pour lequel il s’estime le mieux placé étant donnée sa bonne connaissance du fonds suédois de Saint-barthélemy. En vérité, le retour de M. Rolf lamborn aux Archives Départementales de la Guadeloupe n’est pas vraiment souhaité et d’ailleurs il n’eut jamais lieu : leur directeur jusqu’en 1994, M. Jean-Paul Hervieu, se souvient qu’à sa prise de fonction en 1964 son personnel n’avait pas une très grande estime des Lamborn ; M. Brändström est encore plus catégorique : des documents de grande valeur portant le sceau royal suédois auraient tout bonnement disparu et certains auraient même fait leur réapparition sur le marché noir ! C’est sans doute pourquoi, deux ans plus tard, rien n’aura encore été entrepris puisque dans l’édition n° 8 de la revue Arkiv, Samhälle och Forskning datée de 1965 le Dr Ingvar Andersson est l’auteur d’un article de 7 pages intitulé «Arkivalier från S:t Barthélemys svenka tid» [Les archives de la période suédoise de Saint-Barthélemy] dans lequel il exprime son espoir de voir un jour se présenter l’opportunité, en accord avec les Archives de France,  de la mise en oeuvre du microfilmage du fonds suédois.

Quitte à citer cet article du Dr Ingvar Andersson, basé sur ces échanges avec Rolf Lamborn et probablement aussi sa publication de 1964 « The archives of Saint Bartholomew rediscovered », il serait intéressant de faire remarquer qu’ils mentionnent tous deux Charles H. Robequain, qui a visité Saint-Barthélemy en Juillet-Août 1947 et qui a publié par la suite « Saint Barthélemy, terre française » (1949) pour expliquer que ce dernier avait recherché en vain, en Guadeloupe, le fonds suédois…Il se trouve cette petite note en bas de page 859 du chapitre consacré à Saint-Barthélemy dans le tome 2 de l’ouvrage « La Guadeloupe » par M. Guy Lasserre : « Aux Archives départementales de Basse-terre, existent de nombreuses liasses suédoises. Nous devons à M. Fortuné d’avoir pu les consulter en 1948, sans d’ailleurs pouvoir en tirer profit, par ignorance de la langue suédoise. Nous avons émis un vœu auprès du Service des Archives pour que ces documents soient transférés aux Archives nationales où des historiens familiarisés avec le suédois pourraient les dépouiller » : cette thèse a été publiée à Bordeaux en 1961, l’année même où le couple Rolf et Florence Lamborn a donc "redécouvert" les archives de Saint-Barthélemy. 

La question du microfilmage en est donc à ses premiers balbutiements et c’est ainsi qu’en 1967 un jeune chercheur universitaire suédois du nom, déjà mentionné, de Dan Brändström, au fait que le fonds suédois de Saint-Barthélemy se trouvait aux Archives départementales de la Guadeloupe de par ses lectures de l’histoire coloniale de son pays (une publication suédoise en fait état dès 1938) et qu’il avait en outre entendu une interview du couple Lamborn à ce sujet à la radio nationale suédoise en 1964, eut l’idée d’étudier et microfilmer ces précieux documents et débarqua bille en tête et fleur au fusil à Basse-Terre avec tout son équipement. Il s’ensuivit un échange de lettres entre le directeur général des Archives Nationales de Suède, M. Kromnow, le directeur général des Archives de France, M. Chamson et le directeur des Archives départementales de la Guadeloupe, M. Hervieu, où M. Kromnow demanda l’autorisation pour ce microfilmage. C’est en octobre que le travail put commencer et Dan Brändström microfilmera 9 bobines, avec l’aide de M. Hervieu, touchant aux séries 136-138 (Procès-verbaux de Justice), 285-286 (Esclavage), 287 (Etat-civil) et 292-293 (Recensements). Ces microfilms furent par la suite remis aux Archives Nationales de Suède (Riksarkivet). Agé de 26 ans, Dan Brändström  bénéficiait alors d’une bourse et d’un délai de trois semaines qui allaient vite se révéler insuffisant pour entreprendre cette tâche correctement; il n’était pas rompu au travail en archives et se retrouver devant la complexité d’un linéaire de 33 mètres de liasses insuffisamment classées se révéla vite être un handicap insurmontable. Ayant réalisé l’ampleur considérable du travail qu’il fallait effectuer le jeune chercheur prit la décision de rentrer en Europe non sans avoir laissé en Guadeloupe, avec l’aval de la société auprès de laquelle il avait pu le louer à moindre frais,  le matériel  de microfilmage. Il fit alors paraître un article intitulé « Det svenska arkivet i Västindien » [Les archives suédoises dans les Antilles] dans le n° 301 du journal Västerbottens-Kuriren le vendredi 28 décembre 1967  qui traite en particulier du système scolaire de Saint-Barthélemy à l’époque suédoise et appelle à ce qu’il soit accordé à un boursier spécialisé en histoire la possibilité de se rendre en Guadeloupe pour mener à terme le classement des documents, et en particulier ceux de langue suédoise. Il essaya également de convaincre les  Archives de Suède d’expédier quelqu’un à Basse-Terre pour tirer profit de l’équipement laissé là bas; malheureusement, bien que ceux-ci aient finalement débloqué la subvention de la Fondation Royale, sur demande de M. Rolf Lamborn, pour la poursuite de son travail, le projet n’ira pas plus loin et le jeune homme dut rapatrier en Suède, et à ses frais, les 200 kilos de matériel au printemps 1968. Dan A. Brändström était jusqu’en fin d’année dernière, date à laquelle il a pris sa retraite, le directeur du Riksbankens jubileumsfond ( The Bank of Sweden Tercentenary Foundation.)

M. Hervieu, directeur des Archives départementales de la Guadeloupe, avait donc eu la démonstration de l’inconvénient de microfilmer des documents mal classés et sans inventaire. Cet avis fut confirmé par M. Gandilhon, conservateur en chef des Archives de France, chargé de mission d’inspection en décembre 1967 qui concluait : « …il semble inopportun de laisser microfilmer en son état actuel le fonds de Saint-Barthélemy, mais utile pour la France d’en assurer classement et inventoriage, par envoi aux Archives nationales. » : le vœu émis par M. Guy Lasserre 19 ans plus tôt allait donc se réaliser !

M. Hervieu embarqua le fonds suédois de Saint-Barthélemy, dans 11 grandes caisses de bois, à bord du croiseur porte-hélicoptères Jeanne d’Arc vers Brest en 1971. Il était tout d’abord question de le déposer au Centre Culturel Suédois à Paris, seule représentation à l’étranger de l’Institut Suédois de Stockholm, mais suite au changement de directeur des Archives de France, M. Duboscq ayant remplacé M. Chamson, le fonds fut finalement transféré au Dépôt des archives d’outre-mer à Aix-en-Provence après quelques mois d’errance en Bretagne. Ce furent en fait les premières archives d’Amérique à être entreposées à Aix-en-Provence car le Dépôt des archives d’outre mer, qui deviendra plus tard le Centre des archives d’outre-mer, ne contenait alors que des pièces en provenance des colonies françaises en Afrique : les archives d’outre-mer étant habituellement stockées à la Section outre-mer des Archives nationales, rue Oudinot à Paris. L’année suivante, en 1972, la Direction des Archives de France demanda à son homologue suédois de nommer un archiviste de langue suédoise afin d’effectuer classement et inventaire. C’est M. Björn Lindh, malheureusement décédé en août dernier, alors conservateur aux Archives de Lund, qui sera désigné; il remet la traduction française de son répertoire numérique en 1973.

Le microfilmage débute la même année, aux frais du Dépôt des Archives d’outre mer, et des copies sont livrées, à titre onéreux, aux Archives Nationales de Suède. Il est impossible aujourd’hui de savoir avec précision ce qu’il est finalement advenu de la subvention des 10 000 couronnes suédoises, mais le sentiment général aux Rikarkivet est qu’elle aurait été versée en France à la société chargée du microfilmage, probablement le Dépôt des Archives d’outre mer lui même, aucune société extérieure n’est intervenue, le microfilmage a été réalisé en interne parfois avec l’aide du Centre national du microfilm d’Espeyran.

Ce qui est sûr en revanche c’est que le fonds suédois de Saint-Barthélemy  ne sera pas microfilmé dans son intégralité pas plus qu’il ne sera ré-expédié en Guadeloupe  malgré la promesse qui avait été faite par le précédent directeur des Archives de France, M. Chamson, au directeur des Archives Départementales de Guadeloupe, M. Jean-Paul Hervieu; c’est ainsi que 148 liasses sur le total des 327 ne seront pas microfilmées.

Selon M. Jacques Dion du Service Archives nationales d'outre-mer de la Direction des Archives de France « le microfilmage se sera effectué dans des conditions difficiles et au détriment d’autres tâches tout aussi urgentes.  L’archiviste a noté : "Impossibilité de restaurer certaines liasses. En effet leur papier semble avoir subi une évolution chimique telle qu’il combat l’action de l’acétone" .» Officiellement, id est d’après le Tome III (Marine et Outre-mer) de l’État Général des Fonds édité en 1980 par les Archives Nationales : « l'état de dégradation du papier et des encres, conséquence du climat tropical, déconseillant le retour à la Guadeloupe de ces documents fragiles, les Archives Nationales les ont accueillis  dans leur dépôt d’Aix-en-Provence ». Le Centre des Archives d’outre-mer (CAOM, devenu officiellement ANOM [Archives nationales d’Outre-mer] depuis le 1er janvier 2007) qui conserve donc « provisoirement » ces archives de l’île de Saint-Barthélemy (comme stipulé noir sur blanc dans l’inventaire des microfilms à destination du public) fût inauguré à Aix-en-Provence en 1966 alors que se construisait en parallèle un pôle universitaire avec un important secteur Sciences Humaines; une implantation qui ne devait donc rien au hasard et qui s’inscrivait dans une dynamique de recherches, mais ce n’est que vers la fin des années 80 qu’y furent transférés les archives "des Amériques" de la section outre-mer de la rue Oudinot.

Toujours selon le Service Archives nationales d'outre-mer «  Il semble aujourd’hui que les Archives de France ont su préserver un fonds dont l’état initial était et reste préoccupant mais en tous cas stabilisé. » Il n’en reste pas moins que les archives de France se montrent aujourd’hui plutôt discrètes sur certains passages de l’historique du fonds suédois de Saint-Barthélemy et notamment sur les raisons pour lesquelles le travail de microfilmage sera resté inachevé.

Voilà comment le Service Archives nationales d'outre-mer de la Direction des Archives de France décrit aujourd’hui les originaux des 327 liasses qui constituent le fonds d’archives : « extrêmement fragiles : papier cassant et noirci, encre acide. Actuellement, le maniement des liasses est quasi impossible. Seul un important travail de restauration (long et coûteux) permettrait de reprendre le microfilmage. »

Dans l’édition n° 16 de la revue Arkiv, Samhälle och Forskning parue en 1974 l’archiviste suédois Björn Lindh dans un article de 5 pages intitulé «Det svenka S:t Barthélemy-arkivet» [Les archives suédoises de Saint-Barthélemy] fait pourtant la constatation suivante : « Ceci dit, on peut dire d'une manière générale au sujet de ces archives que seuls quelques documents isolés ont besoin d'une restauration avant d'être microfilmés. »

La liste des séries non microfilmées, fournie par le CAOM, est la suivante :
- Manifestes (M) 1-58
- Comptes (C.P.) 73-124
- Décrets et proclamations (L) 134-135
- Journaux et listes (PJT) 136-139
- Navigation (AM) 265-275bis
- Naturalisations (N) 276-280
- Etat civil (E) 287-291 5
- Recensements (P.O.) 292-293
- Cultes (R) 294-295
- Divers (D) 296-300bis
- Documents non indexés 325

Ces séries présentent un intérêt incontestable : en 1978, le Dr Jean Benoist, alors directeur du Laboratoire d'écologie humaine à Aix-en-Provence et professeur à l'Université de droit et d'économie à Aix et également professeur au département d'anthropologie à l'université de Montréal, a fait photocopier un certain nombre de listes nominatives aux Archives d'Outre-mer. En 1982, alors que commençait le dépouillement, l'informatisation, et la vérification des listes nominatives photocopiées, la professeure canadienne Francine Mayer, lors d'une visite à Aix-en-Provence, a pu voir ces listes alors recouvertes d'une pellicule transparente afin les protéger ; ce sont les fonds canadiens de recherche du Dr Benoist qui ont contribué financièrement à cette protection des documents. Mme Mayer se souvient avoir pu voir d'autres listes nominatives qui provenaient, selon elle, de la boîte PO 293. Elle voulu en obtenir photocopie en 1987, lors d'un colloque à Aix; aux archives d'Aix on lui a alors déclaré ne pas les trouver. Une agente de recherche de passage à Paris en 1988 pour un séminaire sera envoyée vérifier aux Archives d'Outre mer si ces listes étaient réapparues..."nenni". Les équipes canadiennes achèteront par la suite les microfilms des archives suédoises. En 1998, les linguistes français Louis-Jean Calvet et Robert Chaudenson exprimeront leurs regrets dans «Saint-Barthélemy : une énigme linguistique» de ne plus pouvoir avoir accès à ces séries Recensements (P.O.) 292-293 au Centre d’Archives d’Aix-en-Provence. De même, le professeur suédois Rolf Sjöström explique avoir bénéficié de la complaisance du CAOM en 1995 pour pouvoir consulter certains documents, non accessibles au public, dans le cadre du projet de 1993-1999 « Utbildning och kolonialism: Svenska undervisningsprojekt i Torne Lappmark och Nya världen på 1700- och 1800 talen » [Education et colonialisme : projets scolaires suédois en Laponie et dans le nouveau monde au 18ème et 19ème siècles] où il s’est intéressé au cas de Saint-Barthélemy. Dans une présentation datant de 2003 et téléchargeable en ligne depuis 2005 sur le site internet de la bibliothèque universitaire d’Umea il précise : « De grandes parties du fonds sont malheureusement en piteux état. Un des volumes d'archives ne fut accessible que grâce à la complaisance particulière de la direction des archives, tandis qu'un autre volume clé se révéla inexploitable, car le document était en train de se désagréger en petits morceaux.

Il conviendrait d'entreprendre rapidement quelque chose pour les restaurer et les mettre sur microfilm. Ce n'est pas l'intérêt qui manque, mais il est difficile de trouver quelqu'un qui veuille bien payer.» Il convient peut-être de relativiser les propos de Rolf Sjöström lorsqu’il écrit que « De grandes parties du fonds sont malheureusement en piteux état» car au contraire de Lamborn, Brändström et Lindh, il n’a pas eu accès à l’intégralité du Fonds et ne peut donc se référer qu'aux informations que lui en a communiqué le Centre d'Archives d'outre-mer d'Aix-en-Provence. Si certaines liasses sont probablement aujourd’hui effectivement difficilement récupérables ( par exemple dans les séries Etat civil (E) ) il n’en reste pas moins que d’autres pourraient pourtant bien être sauvées par microfilmage et un certain nombre sans restauration préalable. D’autant plus qu’une série comme la série Procès-verbaux de finances (PF), 14 volumes : 59-72, décrite dans l’article de M. Dr Ingvar Andersson en 1965 comme « delvis vattenskadade » (partiellement endommagée par l’eau) n’apparaît pas dans la liste des séries non microfilmées. On remarquera aussi que certaines séries microfilmées par Dan Brändström en 1967 sont considérées comme non-microfilmées par le Centre d’Archives d’Outre-mer : soit que les Archives de France ne sont pas au courant de l’existence de ces microfilms, soit que les Archives de France n’estiment pas utile de se procurer les microfilms de ces séries dont ils assurent pourtant la conservation des originaux. Il serait donc fort souhaitable de pouvoir disposer d’un inventaire détaillé et aussi précis que possible quant à l’état exact de ces documents restant à microfilmer.

Le Comité de Liaison et d’Application des Sources Historiques souhaitait par exemple aujourd’hui avoir accès aux 59 volumes « Manifestes » dans le cadre de ses recherches sur la traite négrière à Saint-Barthélemy : la série M renferme en effet des informations concernant les navires et leur cargaison dans le port de Gustavia à partir de 1805; Malgré l’appui du directeur du « Wilberforce Institute for the study of Slavery and Emancipation » de l’université de Hull au Royaume-Uni, le CAOM a dissuadé le haut responsable du C.L.A.S.H d'une démarche inopportune et vouée
à l'échec tout en précisant quelque peu vaguement qu’ « un examen par des spécialistes de la restauration pourrait peut-être avoir lieu compte-tenu de l’amélioration des techniques depuis l’époque du microfilmage. »

Mais c’est au détour du tout nouveau « Guide des sources de la traite négrières, de l’esclavage et de leurs abolitions »  publié par la Direction des Archives de France que l’histoire du fonds suédois de Saint-Barthélemy renaît une nouvelle fois : 11 registres contenant "plusieurs actes relatifs à des armements de navires dont certains sont faits pour la traite ainsi que de nombreuses autres notations relatives à l’esclavage" avaient été expédiés à Washington en 1886. Ces registres ont donc été tiré du fonds suédois directement à Saint-Barthélemy peu après la rétrocession. Ce transfert faisait suite aux demandes de dédommagements des marins des bâtiments neutres américains demandés par le gouvernement des Etats-Unis en 1831 suite aux attaques des corsaires armés par Victor Hugues trente cinq ans plus tôt durant la quasi-guerre ; l’affaire traînant en longueur, le greffier en chef du tribunal de Basse-Terre, M. Léon Belmont, va donc expédier directement à Washington, et ce pour une durée théorique de deux ans, des documents originaux dont ces 11 registres, "pour faire bonne mesure" comme écrit dans le Guide mais plus sûrement en raison du rôle joué par Saint-Barthélemy pendant la période révolutionnaire aux Antilles et des relations entretenues par Victor Hugues avec le gouverneur suédois Bagge; ces documents oubliés, redécouverts à l’ambassade de France, à Washington, seront ré-expédiés vers Paris aux Archives Nationales en 1958 suite aux démarches de Mme Ulane Bonnel, puis retournés à Bisdary (Gourbeyre) aux Archives Départementales de la Guadeloupe en 1988 à la demande de leur directeur, M. Hervieu.  

Pour reprendre la description extrait du Tome III (Marine et Outre-mer) de l’État Général des Fonds édité en 1980 par les Archives Nationales, « Le fonds de Saint-Barthélemy est intéressant non seulement pour l'histoire de cette petite île, mais aussi pour celle des Antilles et celle de l'administration coloniale suédoise. » et pour conclure, la définition du Conseil international des Archives : « les archives constituent la mémoire des nations et des sociétés; elles fondent leur identité et sont un élément clé de la société de l’information. En témoignant des activités menées et des décisions prises, elles assurent à la fois la continuité des organismes et la justification de leurs droits, ainsi que de ceux des individus et des États. Parce qu'elles garantissent l'accès des citoyens à l'information administrative et le droit des peuples à connaître leur histoire, les archives sont essentielles à l'exercice de la démocratie, à la responsabilisation des pouvoirs publics et à la bonne gouvernance. » Est-ce donc ainsi que Saint-Barthélemy entend laisser défendre ce patrimoine ? pour mieux envisager son avenir ? La collectivité d’outre-mer de Saint Barthélemy s’est officiellement substitué à la commune de Saint-Barthélemy, au département  et à la région de la Guadeloupe le 15 juillet 2007; en application du code du patrimoine et du code général des collectivités territoriales, il lui incombe donc désormais d’assurer la conservation de ses archives mais aussi leur mise en valeur, dans un bâtiment ouvert au public. L’île pourrait rapatrier ses dépôts des Archives Départementales de la Guadeloupe mais que réserve t-on au
juste au précieux fonds suédois de Saint-Barthélemy ?

l’amiRAL du C.L.A.S.H…sur l’île de Nantes.

Avec la collaboration de M. Rolf Sjöström, M. Dan Brändström, M. Göran Larsson, M. Örjan Romefors, Mme Ingrid Eriksson Karth, Mme Hélène Servant, M. Jacques Dion, Mme Evelyne Camara, M. Jean-Paul Hervieu, M. David Richardson, Mme Francine Mayer, et M. Jean Benoist.

Publié dans negmawon

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