A la portée du chemin

Publié le par zephyrin


« A la portée du chemin » ou « à la croisée du temps, un bout de chemin » où quand le temps se mêle à l’espace au travers de la rue. Tel est l’objet du texte de Tony Mardaye dont le point de départ est une rue de bitume noire, de la ville de Fort-de-France.

Cette rue chemine entre les bâtiments de la ville, passe devant les trois marchés, puis, son tracé s’éclate, se répand sur le territoire, parcourt les reliefs, s’enfonce dans les campagnes et jouxte les cotes du littoral maritime, d’où l’on a des points de vue imprenables sur la mer azurée.
Cette rue est loin d’être déserte, en effet l’homme entretient une relation particulière avec ce macadam. Relation qui s’articule autour de trois fonctionnalités qualifiées de « femelles » : la première fait référence au fait que parfois l’on se trompe dans son itinéraire, la seconde a pour vocation de conduire les pas de l’homme aux lieux de plaisir et enfin la dernière lui permet de s’évader de son quotidien en prenant la clé des champs.

A ces trois fonctions, s’ajoute une « symbolique féminine » où l’image de la femme se lie à la rue dans une métaphore à connotation judéo-chrétienne. Dans cette représentation, à l’instar du péché originel de la création, la rue se transforme en un moyen d’accès à la débauche et à la perdition des hommes par la femme.

Dans une continuité quelque peu négative, la rue devient noire, sombre. Elle épouse la mort, car elle conduit la dépouille des hommes à leur « dernière demeure », ou bien encore elle devient un espace de dépôt où s’amoncellent les cadavres.

Puis, la rue entre dans une dimension obscure quasi-mystique, se confondant ainsi avec la noirceur de la nuit, qui laisse s’échapper de ses entrailles ses créatures maléfiques, tels que les « soucougnans », « volants » ou autre dorlices, diablesse. Ces créatures de la nuit ou du jour, se dressent face aux hommes sur ces rues noires et sombres où lumineuses à midi.

Mais la rue est aussi un support chargé d’Histoire.

D’abord d’un état naturel rocailleux, elle a été construite au fil du temps par les hommes, pour finalement dessiner un réseaux routier. Dans notre archipel caribéen, entre autres, ces premières constructions correspondent à l’arrivée des prédateurs européens, qui se sont livrés à un certain nombre d’exactions à l’encontre des populations qui y vivaient, à savoir les caraïbes.

Progressivement, cet embryonnaire tissu routier s’est mué en un moyen politique de domination des colons esclavagistes, sur leurs esclaves noirs. Ces derniers par opposition préféraient emprunter les traces d’où ils pouvaient partir en marronnage.

Nous pouvons nous permettre d’ajouter un autre trait à cet aspect de domination politique et militaire, car si grâce à cela les maîtres pouvaient avoir un meilleur contrôle sur leurs esclaves, le bénéfice qui en découlait était indéniable.

Ces routes qui permettaient d’approvisionner les plantations, favorisaient un accès plus rapide entre les plantations et les bourgs ainsi qu’un acheminement optimum des récoltes vers les ports où accostaient les bateaux chargés de denrées alimentaires, de matières premières et biens manufacturés.

Dès lors, un flux continuel s’est mis en place et dont les profits revenaient aux seuls colons négriers.

De fait, étant un espace de circulation permanent la rue a connue l’évolution des différents moyens de locomotion successifs qui l’on utilisée soit des « chevaux » ou autres quadrupèdes, au chevaux moteur c'est-à-dire les voitures.

La rue est aussi un lieu qui recèle les histoires des hommes. Elle est l’endroit où c’est répandu de nombreuses histoires d’amour. Ces amourettes y ont pris naissance, s’y sont épanouies dans toutes leurs splendeurs charnelles puis s’y sont achevée.

Cependant le quotidien des hommes étant parfois moins prosaïque, la rue est aussi un espace où éclate avec fracas des querelles ou des disputes en tout genre entre les hommes.

En tant que « réceptacle de vie », la rue est par conséquent le témoin privilégié des émotions enfouies dans le cœur des hommes. Des émotions plutôt destructrices comme « l’égoïsme », « la jalousie », « la rancune » etc. et qui ressurgissent à chaque génération mais dont les méfaits sont perpétuellement oubliés.

Pour aller au delà de la pensée initiale, nous pourrions creuser un peu plus la notion de « bout de chemin », ou tel un cheminement la rue se vêt en une allégorie du devenir de l’homme.

C'est-à-dire, que la rue se transforme en une sorte de parcours initiatique pour l’homme. En fonction des itinéraires choisis, résultent des rencontres heureuses ou malheureuses qui servent d’expériences aux individus et qui contribuent à la formation de ce qu’ils deviennent.

Ainsi, en parcourant les routes, un peu comme des aventuriers les hommes s’en vont cheminant en réalité vers le modelage de leur être. De ce fait la rue prend alors une dimension masculine immatérielle quand elle devient un vecteur formateur des êtres.

Emmanuelle Desché


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Publié dans negmawon

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