A la portée du chemin

Publié le par zephyrin

Vu du ciel une ligne noire louvoie dans la cité, serpente à travers les bâtiments et les trois marchés de la ville. Elle court entre les maisons, les magasins puis s'ébranche dans d'innombrables directions, tout en se ramifiant en des points de rencontres multiples. Elle poursuit sa course vers les mornes, contourne les hauteurs, puis dévale les ravines, avant de se perdre dans la campagne.

Vu du ciel, la ligne noire longe la côte morcelée, la ceinture et la parcourt, offrant à l’oeil la vision d'une mer toujours bleue, pour celui ou celle qui prend le temps de regarder les horizons qui le renvoie au-delà des ailleurs connus . Cette ligne noire se multiplie, se démultiplie à foison pour former un dédale où chacune de ses ramifications incarne une force mystérieuse, véhiculant des images forces et évoquant dans l'imaginaire collectif la relation suspecte que l'homme entretient avec elle.

Ses principales composantes sont femelles, elles sont de nature à nous égarer, illusionner ou tromper une vie pesante, en permettant l’évasion vers d'autres espaces, vers d'autres étendues, vers d’autres hommes.

Dans sa symbolique féminine, elle se confond dans l'inconscient des Nègres, avec cette femme qui les égare dans son amour, en les illusionnant par sa présence, puis les perd dans ses bras tout en les dévoyant dans le vice d'une étreinte. Que nous autres, les hommes, remercions en la rudoyant chaque jour un peu plus, comme si nous martelons la chaussée sous nos pieds, afin d’extraire le pêché originel ou supposé que la femme porte en elle. Ainsi s'établit la relation avec l'entité formelle et la pensée informelle de nous autres.

Des milliers d'hommes ont construit ce labyrinthe au cours du temps, pour y édifier la cité, des centaines d’hommes continuent à étendre son emprise, qui telle une pieuvre déroule ses tentacules autour de sa proie, elle semble être sans fin, sans limite, il en faut toujours plus… Elle ne raconte pas son histoire, elle la contient comme dans les lignes de la main. Elle n'a pas besoin d'écrire son passé, car il nous appartient de le faire. Sur ce fond invariablement neutre, sauf quand la nuit tombe, une ligne noire délivre le message de la vie, c’est un mouvement, une trajectoire, un lieu à atteindre, une rencontre, une aventure. Et sur ce fond invariablement neutre, même quand la nuit tombe, une ligne noire délivre la dépêche de la mort, c’est une finalité, une fin de vie, elle conduit à la dernière demeure, met fin à l’aventure.

Quelle soit pierreuse, fusse-t-elle nébuleuse ou rocailleuse, elle conserve l'empreinte du passé, dispensant par là même, le message de notre histoire. Elle raconte les pillages qui s'y étaient déroulés, les exodes et les arrivées tragiques qui sont restés figés dans son tracé, jusqu'à la mémoire de nous autres la restitue. Elle fut la complice, le moyen, l'instrument qui permit la domination de cette terre rétive, le lien entre l'habitation et le port, elle fut le chemin que parcouru des milliers d'esclaves déracinés et le cimetière de leurs espérances.

Elle fut haïe par les générations successives, maudite par les Nègres qui pour s'en affranchir créèrent les traces. Elle n'avait d'utilité que pour les maîtres et qui à chaque ligature d'années ne cessait d'étendre son emprise afin d'épreindre la terre qui refusait de se soumettre à leur volonté.

Elle recèle magie, quelque chose de maléfique émane d'elle, étant perçue comme un lieu de danger dès que le soir tombe, un lieu où les morts ayant commis des actes inexpiables rôdent tels des larves en quête d'âmes à perturber. Soucougnans et volans apparaissent aux humains sous la forme de chiens fumant une cigarette, d'hommes sans tête qui traînent une chaîne de fer accrochée à leurs pieds, de cercueils posés au milieu du carrefour se déplaçant tout seul et dont la vue plonge la malheureuse victime dans une peur sans nom.

Dans sa physionomie masculine, elle est chargée de mystères, de terreur elle devient le symbole de l'égarement des hommes et de l'esprit.

Et à midi la diablesse se promène sur la grande route …

Elle reste le témoin privilégié de la vie des hommes, elle renferme toutes les histoires, celle des amours cachées se déroulant dans les charmilles, des baisers volés sur le perron des maisons, des mains accortes se promenant sur les seins avenants de jolies demoiselles à l'entrée des vestibules. Elle est la spectatrice des amours cessants, celle qui accueille les valises voltigées sur les trottoirs et la contemplatrice passive des idylles naissantes où les amoureux enlacés flânent le long de ses promenades. Elle se fait la voyeuse indulgente des forfanteries de l’homme, qui à la nuit tombée, guette la femme dans les venelles sombres, et parfois en « core » une sur un mur, lui plantant sa masculinité en plein milieu de sa féminité.

Elle se fait parfois, l’observatrice muette des querelles et des chamailleries, des scandales et des esclandres d'une foule grouillante multicolore déambulant le long de ses avenues. Dès fois, elle accueille sur le bitume le corps sans vie d'un homme dont le fil du coeur s'est dépendu et qui dans la circonstance rend son âme à Dieu.

Elle est, restait et restera le réceptacle de vie de tous ceux qui la traversent, de tous ceux qui empruntent ses rocades, ses avenues, ses boulevards, de tous ceux qui piétinent ses pavés, que ce furent les chevaux, les carrosses, les cabrouets, les voitures et les hommes, elle emmagasine tous les souvenirs et à chaque croisements anodins, des milliers d'histoires, des centaines de drames s'agitent comme les flammes d'un brasier rougeoyant, impalpable, immatériel, hors de nos chétives visions.

Elle recèle l'histoire des hommes dont le coeur endurci ne s'est pas attendri avec ces siècles qui se déroulent comme un tapis d'étoiles. Elle s’imprègne de toutes les émotions, les sentiments, les peurs, les craintes, la jalousie, la rancune, l’amertume, l’égoïsme, toutes ces choses embusquées dans le coeur de l’homme, rangées par ordre de destruction croissant depuis le commencement des temps, et qui sans cesse, s'exhume dans une humanité nouvelle en consumant ses stigmates dans les brasiers de l'oubliance.

L’homme n’apprend rien !


Mardaye Tony


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Publié dans negmawon

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